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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/285

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encore de ces précipices dont le fond s’est inégalement comblé, et sert de lit aux eaux courantes : il y a quelques années, on montrait jusqu’à des arbres que la déchirure du sol avait fendus verticalement, et dont les deux moitiés continuaient à croître vis-à-vis l’une de l’autre de chaque côté du précipice. Il paraît aussi que l’aire d’effondrement traversa le Mississipi, car les bateliers rapportent qu’une large déchirure s’ouvrit tout d’un coup à travers le lit du fleuve, et que l’eau d’aval rebroussa chemin pour aller remplir le gouffre, entraînant avec elle les bateaux qui descendaient le courant. Le Mississipi venait d’être coupé en deux. Heureusement cette partie de l’Amérique du Nord était encore presque déserte. Il ne manquait à cette région que de grandes villes et des campagnes cultivées pour que le désastre fut aussi effroyable qu’il l’avait été à Caraccas.

Même avant le tremblement de terre, les deux rives du Mississipi étaient en grande partie marécageuses, et depuis que des régions entières se sont effondrées, le nombre des étangs et des lacs s’est considérablement accru. Ces étangs sont en réalité des régulateurs naturels de la hauteur des eaux, et remplissent le même office que les réservoirs artificiels que le savant ingénieur américain Ellet voudrait former aux sources de l’Alleghany et du Monongahela. Pendant la saison des crues, le fleuve franchit ses rives et noie tous les terrains bas épars le long de son cours. Ne pouvant contenir dans son lit toute la masse d’eau que lui apportent ses affluens, il la déverse dans les marécages qui lui servent de réservoirs temporaires, et descend vers la mer allégé d’une partie de son poids. Aussi le Mississipi roule-t-il beaucoup moins d’eau à la Nouvelle-Orléans qu’à l’embouchure de l’Ohio, située à plus de 2,000 kilomètres en amont [1], et malgré l’apport que lui font l’Arkansas, la Rivière-Rouge et le Yazoo, perd-il un cinquième de sa masse totale pendant la distance qu’il parcourt depuis l’Ohio jusqu’à la mer. S’il n’avait pas d’affluens, il arriverait à la Nouvelle-Orléans diminué de moitié, car la masse d’eau qu’il jette pendant toute la durée de l’inondation dans les terrains noyés du Missouri et du Yazoo égale en importance le Rhône ou le Danube. Arrivée dans les marécages, cette eau ne cesse point complètement de couler; mais, arrêtée par les troncs d’arbres et les faisceaux de racines, divisée en mille filets sem-

  1. Les observations réitérées de M. Ellet faites à l’époque des crues ne laissent aucun doute à cet égard.
    A Cap-Girardeau, en amont de l’embouchure de l’Ohio, le Mississipi débite par seconde pendant la crue 28,082 mètres cubes d’eau.
    En aval de l’embouchure 33,506 —
    A Memphis 26,260 —
    En aval du confluent de la Rivière-Rouge 31,082 —
    A la Nouvelle-Orléans 27,260 — .