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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/226

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pensées secrètes, les émotions, les contradictions de l’esprit public en Prusse depuis le premier jour de la crise), le publiciste, dis-je, effrayé de voir la Prusse demeurer isolée en Allemagne, lui conseille de faire une volte-face soudaine, et de marcher elle-même à la tête du mouvement, puisqu’elle est impuissante à l’arrêter. La guerre est injuste, qu’importe? Il ne s’agit plus de justice., il s’agit pour la Prusse de ne pas déchoir en Allemagne. L’Autriche a su attacher à sa cause la Bavière et la Saxe, le Hanovre et le Wurtemberg, les grands-duchés, les principautés, les villes libres; la Prusse reste seule, la Prusse n’a donc plus de choix, il faut qu’elle se batte contre la France, afin de reconquérir en Allemagne l’influence que lui a enlevée l’Autriche. Et que la Prusse ne songe pas à prendre la direction du mouvement afin de le contenir et de l’apaiser; non, elle est obligée d’épouser les passions teutoniques, elle est tenue d’imprimer un nouvel élan aux fureurs nationales; sans cela, on verra trop bien qu’elle est traînée à la remorque par les états secondaires, entraînés eux-mêmes par l’Autriche, et dès lors sa position n’aura pas changé; elle sera toujours réduite à un rôle inférieur. Le Messager de la Frontière le dit expressément : « La Prusse est obligée de prendre le commandement de l’agitation allemande, si elle veut garder et fortifier sa place en Allemagne. Le sentiment (lisez : la passion aveugle et furieuse), le sentiment, dans les circonstances présentes, est un agent d’une valeur énorme, et puisque la Prusse se décide à marcher avec le sentiment général, elle ne doit pas le suivre, elle doit le précéder et le conduire. » Voilà l’explication des paroles que nous citions tout à l’heure : « Le seul devoir de la Prusse est de donner à cette guerre, qu’il lui est impossible d’éviter, une issue favorable aux intérêts prussiens. » C’est-à-dire : la politique de la Prusse est de servir énergiquement les passions des états secondaires, puisque c’est le seul moyen de reprendre la suprématie au sein de la confédération germanique. En d’autres termes, la Prusse n’en veut pas à la France, et c’est en haine de l’Autriche qu’elle s’apprête à soutenir la cause de l’Autriche. O franchise du libéralisme prussien ! ô loyauté de la vieille Allemagne !

Les faits les plus récens sont d’accord avec cette argumentation de la presse prussienne. Le gouvernement du prince-régent vient de mobiliser trois corps d’armée de la landwehr. Cette mesure est grave, si l’on songe que la landwehr, composée de citoyens, ne peut être mobilisée pour rester longtemps l’arme au bras, et qu’on ne l’enlève à ses foyers que pour la conduire au feu. Aussi la joie a-t-elle été vive en Allemagne; les états secondaires en ont poussé un cri de triomphe. La circulaire du prince Gortchakof, où les devoirs de l’Allemagne sont tracés d’une main si précise et si ferme, a-t-elle été l’occasion de cette mesure menaçante? Est-ce pour répondre aux conseils un peu altiers du ministre russe que le gouvernement prussien a voulu faire preuve d’audace? On l’a dit, je ne le pense pas. La circulaire russe n’a pas été la cause, mais l’occasion de cet appel aux ar-