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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/215

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A cette Allemagne, dont le patriotisme semblait une fantaisie archéologique, à cette Allemagne si peu sûre d’elle-même, et qui avait besoin de haïr pour avoir conscience de son être, a succédé une Allemagne virile qui comprend son siècle et veut y jouer un rôle. Son patriotisme n’est composé ni de fantaisies archéologiques ni de haines surannées; ce qui en fait le fond, c’est un sentiment juste et fier de ce que vaut la race allemande, des principes qu’elle représente dans le monde, des services qu’elle peut rendre à la culture du genre humain. Or que fait l’Autriche en ce moment? Elle veut ramener l’Allemagne au patriotisme teutonique, sous le masque duquel une réaction funeste fit si bien son chemin après 1815. Pour moi, si les études que j’ai consacrées à l’Allemagne, si les sympathies que je lui ai témoignées au nom de l’esprit français avaient pu m’acquérir en ce pays quelque autorité morale, c’est maintenant surtout que je serais heureux d’en faire usage. Un grand danger menace l’Allemagne, non pas celui qu’elle imagine, et qui lui arrache des cris de fureur; le danger qui la menace, c’est l’asservissement à la politique autrichienne. L’Allemagne veut-elle encore s’appartenir? Désire-t-elle maintenir les conquêtes libérales qui lui ont coûté tant d’efforts? Ou bien préfère-t-elle être ramenée au régime que flagella pendant quinze ans la généreuse ironie de Louis Boerne? Toute la question est là.

Je ne sais s’il est temps encore de faire appel à la raison de nos voisins. Au moment où je trace ces lignes, l’agitation des états secondaires est devenue une sorte de fureur. Des publicistes dans les journaux, des députés à la tribune, des ministres dans les conseils des souverains, des souverains même dans les assemblées nationales, semblent rivaliser à qui poussera plus fort des hourras belliqueux. La Gazette d’Augsbourg publie par avance des proclamations de guerre et des bulletins de victoire. « Qu’attendons-nous? » s’écrie-t-elle, et déjà elle croit voir les armées allemandes sous les murs de Paris. De toutes parts il pleut des brochures d’où s’échappe un seul cri : Aux armes! La Prusse, qui avait résisté longtemps à ces passions tumultueuses, semble céder à son tour; elle prononce des paroles à double sens et mobilise une partie de la landwehr. Le temps presse : chaque jour, chaque heure, peut amener des complications irréparables. Adressons du moins, tant qu’un espoir nous reste, adressons une parole fraternelle aux esprits libéraux de l’Allemagne, et si cet appel doit être le dernier, qu’il ne laisse nulle place à l’équivoque, nul prétexte aux malentendus.

Nous ne discutons pas avec les journaux de l’Autriche, nous n’écrivons pas davantage pour leurs alliés d’Augsbourg, de Munich et de Francfort. A quoi bon une discussion, quand il y a un parti-pris? Pour les journaux inféodés à la cause autrichienne, la guerre avec la France est déjà commencée; ils ne raisonnent pas, ils se battent. Nous discutons avec les publicistes animés d’inspirations libérales, avec ceux qui, hostiles d’abord aux prétentions et aux intrigues de Vienne, paraissent se laisser entraîner aujourd’hui dans le mouvement teutonique. C’est là qu’est le danger, c’est là aussi que la con-