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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/211

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précisément dans la tradition de la France. On peut l’avouer sans faire cause commune avec ceux qui pensent qu’il n’y a rien à faire pour l’établir parmi nous. Le vrai patriote n’est pas celui qui cherche à découvrir les côtés faibles de sa nation pour les flatter. Gardons-nous de ce fatal raisonnement qui porte l’orgueilleux à être fier de ses défauts et à ne rien faire pour acquérir les vertus opposées. Si la France jusqu’ici a péché par absence de liberté, c’est par la liberté qu’il faut chercher à la guérir. La vraie cause des révolutions est la notion de l’état qui est résultée de l’action combinée de Richelieu, de Louis XIV, de la république [1] et de ce qui a suivi. On ne sortira de l’ère des révolutions qu’en réformant cette idée; or on ne réforme l’idée de l’état qu’en la corrigeant par l’idée de la liberté. La lutte et l’agitation sont des choses aussi vieilles que l’humanité; ce qui caractérise notre siècle, ce sont ces brusques et complets reviremens qui font qu’aucun gouvernement ne tombe à demi. L’édifice qui posait autrefois sur une foule d’étais, dont plusieurs pouvaient faiblir en même temps sans entraîner sa chute, ne porte plus que sur un point; une attaque à la base suffit pour jeter par terre le colosse dont la tête a été démesurément grossie. Paris n’est pas coupable, ainsi qu’on le répète souvent, de cette instabilité. On détruirait le caractère révolutionnaire de Paris qu’on ne détruirait pas la révolution. On n’arrêtera la révolution que le jour où l’on amoindrira et divisera les gouvernemens trop forts que la révolution française a créés, le jour où l’on cessera d’envisager les travaux publics, l’instruction publique, la religion, les beaux-arts, la littérature, la science, le commerce, l’industrie comme des branches de l’administration. La stabilité des gouvernemens (M. de Tocqueville l’a établi est en raison inverse de leur puissance, ou pour mieux dire de l’etendue de leur action. Qu’est-ce que le pouvoir de la reine d’Angleterre comparé à celui dont furent investis les chefs de nos différens gouvernemens? Et pourtant quel est celui de nos gouvernans depuis un siècle qui s’est assis sur son trône avec autant de sécurité?

Et qu’on ne dise pas que c’est là un idéal réservé pour un lointain avenir, et qu’il faut encore à la France une longue éducation pour être capable de le réaliser. S’il en est ainsi, laissons toute espérance. Si la France n’est pas mûre pour la liberté, elle ne le sera

  1. Il importe d’observer que ce reproche ne doit point tomber sur les hommes supérieurs qui préparèrent la révolution ou même la commencèrent, Montesquieu, Turgot, politiques de premier ordre et vraiment libéraux, mais sur l’école révolutionnaire proprement dite, qui se rattachait surtout à Rousseau, et qui a donné à la révolution française son caractère définitif, c’est-à-dire sa tendance vers l’organisation abstraite, sans tenir compte ni des droits antérieurs ni de la liberté.