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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/184

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pays vient exposer ses opinions sur les luttes auxquelles il a pris part. Ce n’est pas, comme d’ordinaire, du tombeau, c’est d’une nouvelle arène de luttes et de travail, que sort la voix qui doit nous apprendre les pensées et les doctrines dont les conséquences ont pesé si gravement sur la vie de chacun de nous.

On aperçoit tout d’abord combien cette circonstance, en apparence insignifiante, doit mettre de différence entre les Mémoires de M. Guizot et ceux que nous ont laissés la plupart des hommes d’état. Toute confession faite avant le temps où l’on peut avouer sans crainte qu’on a péché ne peut que ressembler à une apologie. Quelque éloigné qu’il soit de ces empressemens vulgaires auxquels sont livrés sans défense les hommes qui tirent leur dignité du dehors, M. Guizot, comme tous les grands ambitieux (et ce mot est un éloge, puisque son ambition est justifiée), ne reconnaît pas à la fortune le droit de prononcer des exils sans retour. Pour lui, les affaires publiques ne sauraient plus être un ornement; mais elles peuvent toujours être un objet de haute préoccupation. Les causes qu’il a défendues, attaquées, compromises, se disputent la victoire, et de cette victoire dépendra le jugement définitif qu’il conviendra de porter sur son rôle et sur son influence. C’est dire assez que plus d’une fois dans ses Mémoires le souci de l’avenir a dû peser sur l’explication du passé. La politique ne comporte guère la haute et facile impartialité de l’histoire; la prétention à l’infaillibilité, si blessante aux yeux de la critique, est comme une réponse obligée à la morgue hypocrite des partis. L’aveu candide d’une erreur n’exciterait qu’une superbe pitié chez la vanité jalouse ou la médiocrité présomptueuse, et si quelqu’un osait dire à ses aveugles détracteurs : « Que celui d’entre vous qui est sans péché me jette la première pierre, » une troupe de fous s’avanceraient hardiment pour le lapider.

La sévère beauté du livre de M. Guizot l’excuserait d’ailleurs, s’il avait besoin d’excuse pour le dessein hardi qui l’a porté à fournir lui-même à l’histoire les pièces sur lesquelles il veut être jugé. Nulle part l’enchaînement des principes politiques qui l’ont guidé durant vingt-cinq années ne s’est montré avec tant de suite et de clarté. L’esprit vraiment libéral, le sentiment de haute modération, le respect pour les opinions diverses, l’altière et haute sérénité qui respirent dans tout le livre, sont la meilleure réponse à tant de regrettables malentendus que la légèreté de la foule a accrédités, et que la fierté de M. Guizot a dédaigné de rectifier. Les Mémoires sont un modèle de cette façon d’écrire sobre, forte et mesurée, qui convient aux ouvrages où tout souci d’écrivain serait déplacé. Le style de M. Guizot est le vrai style des grandes affaires : il en est