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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/175

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son palanquin pour être conduit sous bonne escorte au quartier-général, il put se livrer à de profondes réflexions sur les caprices de l’aveugle fortune qui faisaient ainsi d’un vice-roi de Canton l’humble prisonnier de quelques soldats barbares.

L’outrecuidance du haut dignitaire chinois reparut pourtant lors de l’entrevue avec les ambassadeurs et les amiraux. Yeh avait retrouvé tout son sang-froid, et il conversait plutôt en supérieur qu’en égal avec ses vainqueurs. On l’interrogeait sur un incident qui s’était passé entre le premier et le second bombardement de Canton, et on l’invitait à en préciser la date. « Que puis-je en savoir? répondit-il. Vous avez combattu contre nous d’octobre à janvier. Vous avez été vaincus, et vos navires ont pris la fuite. Le fait dont vous me parlez a eu lieu vers cette époque. » Était-ce sérieusement qu’il s’exprimait ainsi, ou n’y avait-il dans sa réponse qu’un parti-pris d’insolence? Il faut croire que par un reste d’habitude il parlait le langage de l’orgueil chinois, et qu’il ne pouvait encore admettre comme possible la supériorité, la victoire des étrangers ; car quelques instans après, lorsque, pour couper court à ce singulier dialogue, lord Elgin lui fit connaître qu’on allait le transporter à bord d’un navire de guerre, où il serait d’ailleurs traité avec les égards dus à son ancienne dignité : « Et pourquoi donc, répliqua-t-il, me conduire à bord? Je puis tout aussi bien accomplir ici même tous les devoirs que m’imposent les circonstances. » Il fallut insister et lui répéter que telle était la volonté des ambassadeurs. Alors seulement il fut obligé de comprendre le droit du plus fort, et, se raccommodait en apparence avec sa mauvaise fortune : « Eh bien! dit-il, soit! j’accepte votre invitation. Je ne suis pas fâché, après tout, de visiter un de vos bâtimens. » Il conserva jusqu’à la fin ce ton de persifflage et ne démentit pas un seul instant l’orgueilleux entêtement de sa race.

M. Cooke raconte avec détail ces curieuses scènes qui suivirent la prise de Canton. De pareils épisodes eussent difficilement trouvé place dans les dépêches diplomatiques, et on les y chercherait vainement; ils appartiennent à la correspondance familière. On sait également par quel procédé lord Elgin et le baron Gros organisèrent à Canton une sorte de gouvernement provisoire : ils réinstallèrent solennellement le gouverneur civil Pi-kwei et le général tartare dans leurs anciennes fonctions; ils leur donnèrent l’investiture pour administrer la ville, comme s’il ne s’était rien passé, et ils se bornèrent à leur adjoindre trois commissaires anglais et français, assistés d’un petit corps de troupes, pour se concerter avec eux, pour les surveiller ou leur prêter au besoin main-forte : voilà le fait. La correspondance du Times n’est cependant pas inutile pour signaler les difficultés, les délicatesses de la situation à laquelle il fallait pourvoir, pour décrire