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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/120

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que le Mazarin continue d’agir avec ses fourberies ordinaires et ne songe qu’à notre ruine….. tellement qu’il faut une fois pour toutes que vous ôtiez cette pensée de paix de votre esprit, que vous songiez sérieusement à la guerre, et que vous vous appliquiez à sauver Bordeaux. Pour moi, je vous dirai que quand je serois réduit à demeurer ici avec un seul valet, j’aimerois mieux le faire que de me mettre entre les mains de mes ennemis. »

Cependant que faisait cette sœur qu’on lui avait peinte comme livrée à ses plaisirs et toute prête à le trahir pour quelque nouvel amant? Seule, sans nul ami sur lequel elle se pût appuyer, le cœur rempli de sombres pressentimens, voyant bien qu’elle ne pouvait surmonter sa destinée, elle la bravait du moins, et constamment elle refusa de prêter l’oreille à tout accommodement particulier. Elle aurait bien pu se dire que ses conseils n’avaient jamais été suivis, qu’on n’avait répondu à son dévouement et à sa tendresse qu’en accueillant de basses calomnies, qu’à Paris on avait négocié avec la cour malgré elle et sans elle, qu’à Bordeaux on ne lui avait donné aucun pouvoir, qu’un seul jour elle avait été crue, lorsqu’elle avait été d’avis que son frère partît pour aller rejoindre l’armée; qu’on n’avait pas su diriger l’Ormée quand on pouvait la conduire, pour la suivre follement maintenant qu’elle courait à sa perte; qu’enfin depuis plus d’un an elle était si peu comptée dans toutes les résolutions qui se prenaient, qu’elle avait bien le droit d’aviser elle-même à ses propres affaires. Mais Mme de Longueville avait d’autres pensées : elle savait bien au fond de son cœur avec quelle passion à Saint-Maur, à Chantilly, à Montrond, à Bourges, elle avait poussé Condé à la guerre; plus donc elle le vit malheureux dans l’entreprise où elle l’avait entraîné, plus elle se fit une religion de lui demeurer fidèle, quelque plainte qu’elle pût élever contre lui. Tandis que le prince de Conti ourdissait avec son aumônier une conspiration en faveur de la paix, tandis qu’à Paris La Rochefoucauld se rendait petit à petit, et traitait avec Mazarin par l’intermédiaire de Gourville, qui passait alors lui-même de son service à celui du cardinal [1], elle, à Bordeaux, avec l’intrépide Marsin, et avec Lenet obéissant enfin, bien qu’à contre-cœur, aux dernières instructions de son maître, elle s’enfonça chaque jour davantage dans une résistance désespérée. L’abbé de Cosnac lui rend cet hommage que jamais il n’espéra triompher de sa fidélité, a Mme de Longueville, dit-il [2], étoit tellement attachée aux intérêts de M. Le Prince, qu’elle n’eût jamais consenti à aucun traité de paix sans sa participation. » Aussi le pre-

  1. Mémoires de Gourville, collection Petitot, t. LII, p. 272-274 et suiv.
  2. Mémoires, ibid., p. 67.