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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/117

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est presque un de ses ennemis, lui, le serviteur, le correspondant intime de La Rochefoucauld et de Mme de Châtillon, ne donne pas le moins du monde à entendre que la princesse ait pris au sérieux des adorations auxquelles elle était fort accoutumée. Nous savons qu’à Stenay, entourée de généraux et d’officiers qui se battaient admirablement pour sa cause, tels que Turenne, Bouteville, La Moussaye, Grammont, Tracy, elle était trop politique et trop coquette pour ne pas souffrir un peu leurs hommages quelquefois très pressans, sans que sa fidélité à La Rochefoucauld se soit jamais démentie : nous en avons des preuves certaines. Il est donc possible qu’à Bordeaux elle n’ait pas rebuté davantage des adorateurs qui pouvaient être utiles au parti des princes; mais nous n’avons pu découvrir l’ombre même d’un indice qui permette de croire à aucune galanterie suspecte, et bientôt nous verrons que ses pensées prirent assez vite une tout autre direction. Le marquis de Gerzé était un officier d’une grande bravoure et entièrement dévoué à Condé. C’était un des beaux à la mode, et qui, pour parler le langage du temps, se faisait le mourant de toutes les beautés célèbres. Un jour, en 1649, nouveau capitaine des gardes, il s’avisa de se mettre en tête de supplanter Mazarin et de faire le galant auprès de la reine Anne, qui d’abord s’en moqua, puis le chassa en lui faisant affront [1]. Cette aventure avait laissé à Gerzé un certain air de ridicule : il n’avait pas la moindre importance politique; il resta d’ailleurs assez peu de temps à Bordeaux, suivit de près Condé, et le 1er juillet il était à Paris au combat de Saint-Antoine. Mais les flatteurs du prince de Conti ne se piquaient pas de tant de critique, et soit en cette occasion, soit en d’autres, pour le présent ou pour le passé, ils parvinrent à irriter si bien le prince de Conti contre sa sœur, qu’il en tomba « dans un emportement de colère et de jalousie qui eût été plus supportable à un amant qu’à un frère [2]. » dans les commencemens, il suffisait à Mme de Longueville d’un mot gracieux, d’une caresse, pour ramener le jeune prince sous l’ancien joug; un moment après, la scène était changée, et les conseils de l’affection et de l’honneur n’étaient plus écoutés : ils étaient même rejetés avec des paroles injurieuses. La fierté de Mme de Longueville se lassait bien souvent des soins qu’il lui fallait prendre pour conduire cet esprit inquiet et jaloux, et son influence dépérissait chaque jour. Cependant, Chémeraut ayant gravement manqué à une des filles de la princesse, celle-ci s’en émut et exigea de son frère qu’il chassât

  1. Mme de Motteville, t. IV, p. 9-20.
  2. La Rochefoucauld, p. 131.