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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/1020

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s’était reposée pendant tant d’années peut lui faire défaut. La conséquence est toute naturelle : chacun ne cherche plus sa sécurité que dans la protection des armes, et ce sont ceux qui ont le plus de répugnance pour la guerre qui arment avec le plus de précipitation et de bruit. Pense-t-on en effet qu’il suffise d’un moment et du fiat prononcé par une autorité humaine quelconque pour rendre la sécurité à ceux qui croient l’avoir perdue ? Au lieu de déclamer contre le budget de l’armée et de la marine anglaises et de comprendre la Belgique elle-même dans nos objurgations, soyons conséquens et justes. Nous sommes enclins d’ordinaire, nous autres Français, à nous enorgueillir, comme d’une marque de notre influence, de la docilité avec laquelle on nous imite. Institutions politiques, littérature, modes, les peuples nous copient, et nous en sommes fiers. En s’abandonnant aujourd’hui aux préoccupations militaires, ils ne font encore que nous copier. Nous venons de leur montrer et la puissance irrésistible de notre organisation militaire, et la promptitude avec laquelle nous pouvons, presque sans efforts, écraser un ennemi redoutable. Quand il n’y aurait là qu’une de ces manies épidémiques que l’initiative mal interprétée d’un grand peuple communique si rapidement de nation à nation dans la civilisation moderne, nous n’aurions pas le droit de nous plaindre ; mais, nous venons de le voir, il y a des motifs plus profonds et plus sérieux à ce mouvement. L’on redoute la guerre, parce que les appuis moraux de la paix se sont, dans les derniers temps, considérablement affaiblis. Plus donc nous serons sincères nous-mêmes dans nos protestations pacifiques, plus vivement nous souhaiterons l’apaisement de l’Europe, et moins nous devrons nous récrier sur les moyens par lesquels les peuples voisins cherchent à établir leur sécurité. La confiance ne s’impose point par des procédés sommaires et des injonctions impérieuses ; un état prolongé d’inquiétude est dangereux pour la paix. Laissons donc nos voisins se rassurer à leur façon ; le temps et les satisfactions qu’ils croiront trouver dans leurs travaux d’organisation militaire calmeront une émotion que nos plaintes ne font qu’entretenir et envenimer. Seuls en tout cas parmi nous, les libéraux auraient le droit de gémir de ce désordre moral qui provoque de si déplorables malentendus, qui rallume des passions barbares, qui fait rebrousser les peuples hors des voies du progrès, qui les entraîne à un gaspillage si regrettable de leurs ressources ; mais ceux-là ne s’excitent point à une irritation artificielle et machinale contre des effets inévitables : en gens sérieux et courageux, c’est aux causes qu’ils s’en prennent, et c’est aux sources mêmes du mal qu’ils vont chercher le remède.

Pour restaurer la sécurité morale de l’Europe, il n’y a donc, suivant nous, d’autre moyen que de travailler franchement à réparer et à relever les deux grandes garanties de cette sécurité qui manque à la situation présente. Il faut que les peuples recommencent à vivre de cette libre vie politique intérieure, qui, en même temps qu’elle leur permet d’inspirer et de contenir tour à tour leurs gouvernemens, est la plus forte assurance de la régularité pacifique de leurs relations mutuelles. Il faut rétablir ce concert européen que les derniers événemens ont brisé. Par une coïncidence remarquable, ce double problème se pose dans les termes les plus pressans à l’occasion même de l’Italie. La solution de la question italienne ne sera vraiment bonne qu’à ces deux conditions : il faut que le bon gouvernement