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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/1014

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Pauvre être ! un de ses pieds n’avait plus de soulier ;
Presque nue, elle avait sous ses haillons ces poses
Que prennent les oiseaux peureux, et ses bras roses
Au cou de son aïeul s’enlaçaient en collier.
Ses cheveux étaient d’or, comme on en voit aux anges
Des vieux maîtres ; ses yeux erraient d’un air surpris,
Et sa bouche en s’ouvrant faisait de petits cris
Aussi naïfs et doux que le chant des mésanges.
L’aïeul, en la berçant, d’un ton rude et cassé
Chantait pour l’endormir une de ces complaintes
Dont les airs vont au cœur, et sont comme les plaintes
Que se disent en nous les échos du passé.
Parfois il la couvait de ses regards avides,
Toute sa vie était dans ses yeux, et pendant
Qu’il chantait son refrain triste en la regardant,
Une larme roulait dans le creux de ses rides.
Sans peine on oubliait sa laideur à le voir
Si bon. Ce n’était plus cet homme au regard louche,
Au rire bestial, à l’allure farouche,
Mais un vieillard aimant et fier de son devoir.
Il était même beau dans sa métamorphose,
Tant ses traits attendris resplendissaient d’amour,
Comme en un soir d’automne, au sommet d’une tour,
Par les ans délabrée, un rayon d’or se pose.


IV


Le temps avait aussi changé l’aspect des bois ;
Les vieux arbres avaient laissé leurs mines sombres,
Et les oiseaux, cachés dans les rameaux pleins d’ombres,
Des vents joyeux d’avril accompagnaient les voix.
Le lierre amoureux, fier de ses jeunes forces,
S’enlaçait aux fleurs d’or sur leurs troncs rajeunis,
Et merles et pinsons se construisaient des nids
Dans les trous qui s’ouvraient béans sur les écorces.
D’acres senteurs erraient dans le vent ; le soleil
Couvait avec amour son œuvre commencée,
Et comme d’un cerveau puissant sort la pensée,
Au feu de ses baisers tout sortait du sommeil.

C’est le destin ; il faut que tout se renouvelle,
Que le sol chaque année aille rajeunissant,