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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/1013

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II


C’était le même jour, non loin de Louvecienne,
Aux lisières d’un bois, dans un lieu dont l’aspect
Laisse en nous cette peur et ce vague respect
Qu’on éprouve en lisant une légende ancienne.
De vieux arbres, ainsi que d’orgueilleux géans
Qui, les combats finis, étalent leurs blessures,
Après avoir du temps supporté les morsures,
Laissaient bâiller leurs troncs éventrés et béans,
Et rampant à leurs pieds dans cette solitude,
Leurs racines sortaient de la terre à demi,
Comme un nœud de serpens monstrueux, endormi
Depuis l’éternité dans la même attitude.

Seul dans ce lieu désert, une cognée en main,
Du bois mort sur l’épaule, un vieillard en maraude,
Me voyant avancer comme un garde qui rôde,
Se tint pour me braver debout sur le chemin,
Semblable à ces Titans nerveux de la sculpture
Qui sur leurs reins tendus portent de lourds fardeaux.
Sa charge de ramée avait courbé son dos,
Et ses grands bras velus pendaient à l’aventure.
Son visage était laid, et sauvage son air ;
Ses haillons trahissaient la misère hautaine,
Et quand vers lui je vins, une jalouse haine
Dans ses yeux menaçans brilla comme un éclair…


III


Je l’ai revu depuis, un soir près de sa porte,
Par un ciel bleu. Tranquille, heureux et triomphant,
Sur ses larges genoux il tenait une enfant
Qu’avait laissée à ce vieillard sa fille morte.
Tout honteux de sa force, il cherchait par quels soins
Il pourrait assouplir sa robuste nature
Pour ne pas effrayer la blonde créature,
Et se pliait docile à ses moindres besoins.
Puis c’étaient des élans que l’on ne peut décrire :
Il la pressait alors entre ses bras nerveux,
Et couvrait de baisers sa robe et ses cheveux,
Tandis qu’elle poussait de longs éclats de rire.