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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/1001

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dans les voies étroites et prudentes prescrites par les règlemens de l’école ; mais le plus audacieux de tous a été M. Edmond About. « Je vous prouverai, semble-t-il s’être dit, à vous tous, littérateurs de profession, romanciers, poètes et vaudevillistes, qu’un élève de l’Université est mieux qu’un pédant en us, et sait faire autre chose que des discours latins pour les distributions de prix et des traités de morale pour l’ennui des gens du monde. Je serai lu autant que vous, applaudi plus que vous. Je ferai des romans qui vaudront mieux que les vôtres, et si mes succès excitent trop votre jalousie, je vous prouverai à votre grand dommage que je sais faire aussi bien qu’aucun de vous un article de petit journal. » Et il fit comme il avait dit, et il exécuta de point en point ce qu’il avait projeté. Il écrivit des relations de voyage acérées et irrespectueuses que goûtèrent tous les gens d’esprit, des nouvelles touchantes et légères qui furent lues par tout le monde, et des articles de petit journal qui firent le scandale et l’amusement de tout Paris. Les ombres vénérables de la vieille Université durent frémir en voyant cet abandon complet des traditions de l’école, cette recherche hardie des succès de la mode, cette alliance étroite avec le monde, cette camaraderie avec la littérature qu’elle n’avait jamais voulu prendre au sérieux. Certainement ce jeune écrivain, élevé pour le professorat et consacrant ses loisirs à écrire des romans et des pamphlets de petit journal, dut faire sur plus d’un de ses respectables maîtres l’effet que produisirent au dernier siècle sur les débris du vieux clergé les abbés qui s’égaraient dans les plaisirs mondains, ou qui pactisaient avec les idées nouvelles des philosophes. Inutiles lamentations ! l’invasion de M. About et de ses amis dans la littérature active indiquait qu’une révolution s’était accomplie ou était en train de s’accomplir dans le monde universitaire, et que sans doute l’Université que nous avions connue ne répondait plus ni au besoin d’activité, ni aux besoins de pensée des nouvelles générations, car rien n’égale la froideur sans tendresse et la hardiesse sans scrupule avec lesquelles ils ont abandonné cette institution dans laquelle ils avaient été élevés. On peut dire qu’ils sont sortis de l’Université sans prendre même congé d’elle.

Dès ses débuts, M. About montra qu’il avait effacé en lui autant que possible l’éducation universitaire, et que le souci tout mondain de plaire égalait pour le moins chez lui le désir d’enseigner et d’instruire. Plutôt que de voir la Grèce avec des yeux de pédant, il prendra volontiers en toute chose le contre-pied des opinions reçues. Quel thème excellent que la Grèce pour les exagérations de l’enthousiasme classique et les admirations quand même de l’esprit pédantesque ! Rien n’empêche de voir dans chaque marin grec un