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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/980

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ne pouvait pas travailler pour le peuple à une époque où la classe moyenne n’était pas encore constituée. Napoléon successeur de Voltaire ! Mais M. Houssaye le dit lui-même, quand Napoléon tomba, ce fut Voltaire qui détermina sa chute. Voltaire ne représentait-il pas, dans la classe moyenne émergée avec Mirabeau, la liberté, la tolérance, la discussion, tandis que le peuple, aveuglé de gloire, combattait pour l’homme du 18 brumaire ? — Voltaire est certainement peu connu de ceux mêmes qui aiment à aller chercher de l’ombre sous son nom. Qu’on soit avec lui ou contre lui, il faut le discuter sérieusement ; sinon, lorsqu’il s’agit d’écrire un volume à l’éloge de ce grand railleur, on arrive à des naïvetés comme celle-ci : « Il a les vertus de l’apôtre, mais il n’a pas la poésie des paraboles et du style évangélique. » Cependant le livre de M. Houssaye est singulier et amusant ; il donnera certainement des vues profondes, des opinions faciles et beaucoup d’esprit à ses nombreux lecteurs !… Quelques-uns peut-être s’étonneront que l’auteur ait daté sa préface du quatre-vingtième anniversaire de la mort de Voltaire. Encore un éloge funèbre comme celui-là, et Voltaire, passant par toutes les phases de la métempsychose, sera rendu méconnaissable. — « Tout cela est bel et bon, dit Candide, mais cultivons notre jardin. »

Avons-nous été trop sévère pour une œuvre dont l’auteur dit lui-même : « Ne voyez dans ce livre que le sentiment d’un poète sur une philosophie qui a renouvelé le monde… mais je n’en suis pas plus voltairien pour cela ? » Que signifient alors ces apothéoses, sinon exagérées, du moins mal raisonnées, et qu’on a le droit, d’après ces paroles, de ne pas croire sincères ? C’est avouer qu’on se laisse éblouir sans se laisser convaincre, et le moindre inconvénient de cette faiblesse est de donner naissance, par réaction, à je ne sais quels pamphlets grotesques où toute la philosophie moderne est insultée d’une manière que je m’abstiens de qualifier. Les Philosophes au Pilori, tel est le titre que porte l’un de ces libelles, m’ont rappelé une toile assez connue où les illustres martyrs de la pensée de tous les pays et de tous les siècles sont attachés sur un échafaud que gardent ces quatre monstres, ces quatre tyrans : la Misère, la Violence, l’Ignorance et l’Hypocrisie.

La philosophie heureusement n’en est pas encore réduite à invoquer contre ses adversaires le secours de la fantaisie ; les argumens de la discussion demeurent toujours ses meilleures armes. Je n’en veux pour preuve que le remarquable livre que vient de publier M. Ausonio Franchi sous ce titre : le Rationalisme [1]. M. Ausonio Franchi, directeur du journal la Ragione, qui se publie à Turin, s’est déjà fait connaître par de bons travaux sur la philosophie kantienne, dont il est au-delà des Alpes le plus actif propagateur. Il s’est fait surtout remarquer par la précision de son raisonnement et l’excellence de sa méthode. Que faut-il entendre par rationalisme ? C’est la première question qu’il se pose et que nous devons nous poser avec lui. Ce n’est pas le rationalisme d’une certaine école allemande, qui tend à l’impossible conciliation de la Bible avec la science moderne et avec la raison. À ce sujet, les opinions intéressées de l’illustre Cuvier ne doivent pas nous aveugler, et si elles n’étaient contredites par ses travaux mêmes, elles

  1. 1 vol. grand in-12 ; Paris, Bonne et Schultz.