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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/977

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composition ne me paraissent pas irréprochables, mais qui n’est pas indigne de louange à une époque où la production littéraire est si mince. Il y a d’abord dans ce livre une sobriété d’action et de personnages un peu étudiée peut-être, et qui fait un heureux contraste avec ces récits où sont prodigués les accessoires et les comparses. C’est une scène de la vie réelle, que l’auteur a tâché d’abstraire le plus possible de la réalité en lui imprimant ce cachet de généralité que Benjamin Constant a, par le même procédé, donné à Adolphe. Séparé de l’éloquente interprétation de Gustave Planche, Adolphe, à son origine, eut besoin, pour réussir, de répondre à cette disposition intime des esprits qui avait fait le succès de Werther, et qui, en s’élevant de plus en plus vers la pure contemplation, devait faire quelques années après le succès des premières Méditations. Pour moi, le meilleur et le plus complet de ces écrits qui analysent le tempérament moral de toute une époque est un livre qu’on ne cite guère aujourd’hui, bien qu’il soit suffisamment connu, la Confession d’an Enfant du siècle. La difficile intelligence de ce livre, plus moral et plus profond que tous les aphorismes de Vauvenargues et de Pascal, paraît réservée à un petit nombre d’adeptes qui savent creuser la lettre et trouver, sous des détails en apparence exclusifs et singuliers, toutes les variations, toutes les défaillances, tous les combats de cette personnalité morale, particulière à notre siècle, dont Alfred de Musset fut par lui-même le type le plus réel.

En disant que Fanny appartient à la même famille, je ne prétends pas, tant s’en faut, mettre le livre de M. Feydeau au même rang que celui d’Alfred de Musset. La différence du style, ce laisser-passer purement littéraire sans doute, mais indispensable, s’y oppose. M. Feydeau a d’ailleurs trop spécialisé son sujet pour qu’il soit possible de le généraliser au-delà de certaines limites. Il a pris pour texte un fait qu’on a déjà souvent traité, et de toutes les façons, l’adultère. En reconnaissant que le choix d’un pareil sujet crée à l’auteur de graves difficultés, il faut aller droit au livre et ne désespérer en aucun cas d’y trouver quelque chose de nouveau. L’adultère est, comme l’amour, un fait toujours semblable à lui-même, mais que les individus, les circonstances, les motifs qui l’accompagnent peuvent et doivent éternellement varier. Pour que le sujet soit neuf, il faut donc qu’il soit soutenu par une idée nouvelle, ou du moins par les nouvelles faces d’une idée déjà vulgarisée. L’idée du nouveau roman est le dégoût de l’adultère. Or ce que l’auteur imagine pour inspirer ce dégoût, ce n’est pas le repentir, effet très moral, mais peu vrai ; ce n’est pas la lassitude réciproque, résultat plus vrai que le précédent, mais souvent étudié : c’est l’adultère lui-même heurtant l’égoïsme, excitant la jalousie, contrariant sans cesse la personnalité de celui qui en jouit, et par la succession de ses hontes secrètes, par les déchirures continuelles faites à son orgueil, le contraignant à tout abandonner et à chercher dans la solitude un repos qui le fuira toujours. En faisant abstraction des autres causes qui peuvent amener le dégoût dans l’adultère, M. Feydeau a grandi son sujet, loin de le diminuer. En la débarrassant d’influences secondaires, en la mettant en dehors des circonstances contingentes, il a seulement opposé l’individualité humaine à elle-même, il fa montrée sa combattant elle-même et ne cherchant qu’en elle ses armes les