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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/974

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REVUE LITTERAIRE


Lorsqu’en 1631, Théophraste Renaudot, avec la protection du cardinal de Richelieu, fondait le premier journal qui parut en France, le rôle réservé à la presse était encore bien vague ; rien ne faisait présager les immenses services qu’elle allait rendre à la pensée et à l’industrie humaines, ni surtout les droits éternels que ces services devaient lui assurer. Quoiqu’il soit de mode aujourd’hui de dédaigner, d’attaquer même, en niant jusqu’à son utilité, cette publicité périodique à laquelle la France doit sa vie parlementaire et sa véritable gloire, je crois qu’il serait puéril de relever un système de dénigrement qui est loin d’avoir pour excuse le désintéressement ou la bonne foi de ses partisans. « Avec celui qui me demande quel est l’intérêt de l’Angleterre à ce que la Russie possède ou non Constantinople, je ne discute même pas ! » s’écriait lord Brougham. La presse est également une de ces grandes réalités sur le principe desquelles la discussion n’est pas permise. Sans doute il est possible de voir son importance momentanément et en apparence amoindrie ; mais que peut-on en conclure contre elle ? Par le fait même des événemens qu’elle doit apprécier, devenue un instrument de lutte, elle est sujette à être parfois accablée, mais non vaincue.

Les plus grandes choses souvent ne sont à l’origine que de petits faits successivement élargis par la généralité des applications ou par le vaste appareil des conséquences. Sur la multitude de graines que peut produire une fleur, quelques-unes seulement rencontrent un peu de poussière, et y germent ; les autres se perdent on ne sait où, avec leur embryon. Le hasard est pour beaucoup dans tout cela. Sait-on à quel caprice d’oiseau, à quel souffle de vent, tel chêne a dû de s’élever en tel endroit ? L’apparition des idées nouvelles a pour cause première la transformation des besoins les plus généraux, mais pour condition nécessaire la pression des circonstances. La presse (et par ce mot je n’entends pas seulement la feuille imprimée, mais la propagation des idées, de quelque manière qu’elle se fasse), la presse est un des faits qui correspondent toujours exactement aux nécessités actuelles, qui par conséquent ne sont jamais en dehors des circonstances. C’est qu’il n’y a pas de société possible sans opinion publique, et que porter atteinte aux manifestations de celle-ci, c’est compromettre le salut de celle-là. Soutenue ainsi par le système social et le soutenant en même temps, la presse se distingue par un caractère de nécessité permanente de ces grandes idées qui n’apparaissent qu’à des momens variables. Elle suit l’opinion publique en même temps qu’elle la gouverne, elle grandit avec elle, et ne perd de sa force que le jour où cette opinion perd de sa dignité.

Ainsi apparaît-elle à distance et dans l’ensemble de ses résultats. À l’examiner de plus près, on n’est que plus frappé de sa grandeur en présence des obstacles et des difficultés qu’ont à surmonter ceux qui concourent à cet immense travail. Rien mieux que le journal ne réussit à faire rapidement ressortir les écrivains qu’il met en lumière, et ce succès même est souvent une redoutable épreuve. Cette opinion publique, qui est leur appui, leur