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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/957

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le jeune voyageur recueillit de nombreuses observations astronomiques, forma une collection botanique, et constata que les vastes plaines basses et déprimées que le Shari et ses affluens arrosent au sud du Tsad sont formées par une couche calcaire de coquillages d’eau douce, et ont dû, à une époque dont le souvenir traditionnel ne s’est pas conservé parmi les indigènes, être occupées par une vaste mer intérieure.

À son retour à Kukawa, Vogel entendit affirmer que Barth avait péri en revenant de Timbuktu. Soit pour vérifier cette désastreuse nouvelle, qui par bonheur était fausse, soit pour reprendre et continuer l’œuvre de son devancier, Vogel se mit en marche dans la direction du Niger. Barth cependant entrait dans Kano après avoir bravé heureusement tous les genres de périls ; les deux voyageurs suivaient, sans le savoir, la même route en sens inverse, et le 1er décembre 1854, dans une immense forêt qui est située non loin d’une localité appelée Bundi, à mi-chemin entre Kano et la ville de Ngurutuwa, qui avait été la dernière étape de Richardson, les deux compatriotes eurent le bonheur inattendu et inespéré de se voir et de s’embrasser.

Désormais l’un avait accompli sa tache : chargé d’une ample moisson, devenu justement célèbre, il allait revenir en Europe pour nous instruire et nous charmer. Les sociétés savantes lui tenaient en réserve tous leurs honneurs et toutes leurs récompenses ; Hambourg, sa ville natale, justement fière d’un tel fils, lui décernait une médaille d’or avec cette inscription : A l’intrépide et heureux explorateur de l’Afrique, le docteur Henri Barth, né à Hambourg, le sénat. L’autre était réservé à une triste destinée : animé d’une noble émulation, plein de confiance et se sentant fort de son courage et de sa jeunesse, il se proposait d’agrandir la sphère des découvertes et des observations faites par ceux qui l’avaient précédé. À l’est du Tsad s’étend cette contrée du Waday, où Barth n’a pas pu pénétrer, et qui est aujourd’hui dans le Soudan la seule où les Européens n’aient pas encore mis le pied ; elle ne nous est connue que par la relation intéressante, mais superficielle, d’un Tunisien, le cheik Mohammed. C’est par là que Vogel résolut de se diriger, afin de gagner, s’il était possible, les régions du Haut-Nil et de compléter avec Barth un ensemble de travaux s’étendant sur tout le Soudan, de Timbuktu à Khartum, au confluent du Nil-Blanc et du Nil-Bleu. Effectivement il pénétra dans le Waday, mais il paraît que le sultan de ce pays, pour tirer vengeance d’une prétendue injustice que lui aurait fait subir le consul anglais de Tripoli, s’est saisi du voyageur et l’a fait décapiter.

Un instant cette nouvelle a été contredite, on a fait espérer que le chef du Waday n’avait pas tué Vogel, et qu’il avait l’intention de le mettre à rançon. En voyant au milieu de nous M. Barth, qu’on avait cru longtemps mort, nous avons senti renaître un peu de confiance ; mais les mois se succèdent sans que rien vienne confirmer notre faible espoir, et il est maintenant trop probable que le sabre d’une brute a tranché la tête de ce jeune homme plein d’intelligence et de savoir, qui s’en allait porter à l’Afrique des espérances d’affranchissement et de civilisation.