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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/926

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particulièrement en butte à leurs ravages. Nous y retrouverons plus loin ces terribles dévastateurs. Dans le désert même, il est rare qu’ils procèdent à force ouverte : en général ils s’insinuent dans une caravane, y suscitent des querelles et profitent du désordre pour exercer leurs brigandages. Leurs armes sont la lance, l’épée et de grands boucliers de peau d’antilope en forme de carré long : la plupart possèdent aussi des fusils de fabrique anglaise ; mais pour beaucoup c’est, faute de munitions, moins une arme qu’un ornement. Leur long vêtement, le morceau d’étoffe dont ils se couvrent le bas du visage et l’habitude qu’ils ont de se raser une partie de la tête contribuent à rendre leur aspect plus farouche. Ce dernier usage me paraît constituer un nouveau rapprochement entre eux et les Maxues d’Hérodote, qui se rasaient un côté de la tête. Tels sont les hôtes au milieu desquels les trois Européens étaient condamnés à vivre pendant plusieurs mois ; leur bagage, leurs armes, les lourdes caisses contenant des instrumens, du biscuit, des objets utiles à eux seuls, mais qui étaient supposées pleines de trésors, excitaient toutes les convoitises, et il leur fallait un courage et une patience sans bornes, une vigilance infatigable pour échapper aux embûches et surmonter le mauvais vouloir de leurs compagnons ou même de leurs serviteurs, de tous les brigands et fanatiques dont ils étaient entourés.

Le jour, tandis que la caravane, déroulant sa longue file de chameaux cheminait avec lenteur, les voyageurs, tantôt en avant, tantôt en arrière, couraient sur leurs hautes montures partout où quelque objet attirait leur curiosité ; Overweg étudiait la nature des terrains, marne, grès ou calcaires ; M. Richardson inspectait le bagage, surveillant surtout avec sollicitude son bateau, dont les pièces démontées se balançaient sur le dos de ses chameaux ; Barth, causant avec les plus intelligens et les moins farouches de ses compagnons, tâchait d’en tirer quelque renseignement sur leur langage et leur histoire, et amassait des matériaux pour débrouiller l’ethnologie obscure de ces contrées, ou bien il s’arrêtait pour dessiner un site pittoresque. Le soir, on plantait les tentes auprès d’un puits ou de l’un de ces larges rocs que le temps et les orages ont creusés, bassins naturels dans lesquels l’eau du ciel se conserve claire et transparente ; des dattes, des figues, un peu de riz ou de farine, la pâte agréable et rafraîchissante appelée zummita, quelquefois un oiseau tué près du puits, composaient le repas. Les Tinylkum, qui sont de fervens musulmans, mêlant leurs voix pour la prière, faisaient entendre une cadence mélodieuse, interrompue tantôt par de grandes exclamations, tantôt par une plainte douce et mélancolique. Bientôt les bruits s’éteignaient, mais quand le silence avait repris possession du désert, l’heure du repos n’avait pas encore sonné pour les Européens : dans les passages périlleux, il fallait veiller à tour de rôle à la sûreté du petit camp, des bêtes de somme et des bagages. De plus, bien que la marche du jour eût été pénible ou dangereuse, la chaleur accablante, bien que la nuit fût fraîche et même froide, comme il arrive si souvent dans le désert, il y avait une tâche dont celui des voyageurs qui est revenu semble ne s’être jamais départi : c’était de résumer les travaux de la journée, de réunir ces notes auxquelles nous devons la relation ou mieux le journal savant, clair et précis de ce grand voyage.