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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/909

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et les dépenses, dit M. Rees, que le soin de remplir nos coffres passait avant celui de mettre le peuple en bonne condition. Droit sur les timbres, droit sur les pétitions, droit sur les substances alimentaires, sur les maisons, sur les gués de la rivière ! Il y avait un fermier de l’opium, un fermier des blés et approvisionnemens, un fermier pour les sels et spiritueux. Bref, tous les droits qu’on perçoit à Paris sous le nom général d’octrois étaient donnés à ferme. Il en résultait un renchérissement général. Nos fermiers, — dont le principal, un certain Shirf-oud-Daoulah, était un misérable renégat déjà fameux sous l’ex-monarque Wajid-Aly par ses péculats et ses vols, alors que les vols et les exactions de tout ordre se commettaient à ciel ouvert, — nos fermiers faisaient d’immenses fortunes, tandis que le menu peuple souffrait de leurs extorsions. »

Il paraît que la taxe sur l’opium était une des plus odieuses. Ce poison devient, pour ceux qui en font un usage régulier, le plus impérieux des besoins. On vit à Lucknow, parmi les plus pauvres opium-eaters, des suicides causés uniquement par le désespoir où ils se trouvaient réduits de ne plus pouvoir s’enivrer à leur guise. Les agens anglais d’ailleurs, gênés par les règles strictes de leur administration, étaient trompés la plupart du temps par les employés indigènes, qui étaient leurs intermédiaires forcés avec les populations. Dans les négociations subreptices auxquelles ceux-ci se livraient, ils ne manquaient jamais de traiter au nom de leurs supérieurs, et ils trouvaient facilement créance chez des malheureux habitués à toutes les infamies de l’administration des nababs.

Le 11 juin, un grave symptôme de désaffection vint montrer combien il fallait peu faire fonds sur la fidélité dont se targuaient encore beaucoup d’indigènes. Un régiment entier de police militaire à cheval donna des signes non équivoques de mutinerie. Le capitaine Weston, qui le commandait, sans autre escorte que deux sowars (cavaliers indiens), courut vers les rebelles et voulut les ramener par ses exhortations au sentiment de leurs devoirs. Un moment ils parurent disposés à l’écouter ; mais peu à peu, couvrant sa voix de leurs clameurs obstinées, ils lui enjoignirent de repartir sur-le-champ pour la résidence. « Ils s’étaient trop compromis, disaient-ils, pour espérer aucune grâce, et d’ailleurs ils ne pouvaient résister au torrent de l’insurrection. » Dès le lendemain, le régiment de police à pied suivit l’exemple qui venait de lui être ainsi donné ; mais tandis que le capitaine Weston avait pu rentrer dans la ville sans avoir à courir aucun danger, le capitaine Orr ne dut la vie qu’à l’extrême hâte avec laquelle son beau-père et lui, se jetant à cheval dès que l’insurrection du corps qu’il commandait leur fut signalée, s’échappèrent à travers les balles. La maison qu’ils habitaient, et où était la caisse militaire, fut pillée de fond en comble. Enhardis par ce premier succès, les insurgés pénétrèrent dans les faubourgs voisins de