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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/884

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et à l’intérêt de 6 pour 100, très léger pour la circonstance, deux crores de roupies. C’est là le début de son règne et aussi le seul monument que l’histoire en ait enregistré, car elle ne dit pas même si ces millions ont été remboursés exactement, ce qu’il faut supposer. Quoi qu’il en soit, Gazee-ud-Deen-Hydur et ses quatre successeurs passèrent tour à tour sur le musnud sans laisser aucun indice d’une initiative politique quelconque. Entourés de baladins, de jongleurs, d’eunuques, de femmes perdues, d’animaux domptés, engourdis par l’abus des boissons enivrantes, hébétés par les infâmes voluptés du zenanah, sans volonté comme sans pouvoir ; dignes en tout point de cette énergique définition que Napoléon appliquait au monarque constitutionnel tel que Sieyès l’avait rêvé, ils ne durent peut-être qu’à cet excès d’abaissement le maintien de leur autorité à peu près nominale. Rois vassaux, s’ils avaient montré la moindre énergie, le plus léger ressentiment de leur condition servile, un décret signé à Calcutta les eût aussitôt renversés. Ils le savaient peut-être, et ceci, bien prouvé, leur compterait comme circonstance atténuante.

Leurs premiers ministres, dépositaires de cette ombre de pouvoir qui leur avait été laissée, on ne sait vraiment pourquoi, gouvernaient tant bien que mal entre deux périls et entre deux terreurs : le résident anglais, dont un souffle les ébranlait, et les zemindars ou taloukdars[1], sujets émancipés qui, dans le domaine dit royal, s’étaient peu à peu taillé des baronnies indépendantes. La politique, on va le voir, a comme toute autre science ses causes et ses effets rigoureusement enchaînés, ses lois irréfragables, dérivant d’une logique partout la même. La féodalité hindoue s’était formée dans l’Oude, comme on l’a vue se former au moyen âge dans les différens états de l’Europe. Le pouvoir absolu du Grand-Mogol ayant à s’exercer sur une étendue trop vaste pour être administrée directement, il avait fallu la scinder en fractions soumises au vasselage.

  1. Le zemindar (nom mahométan substitué à celui de des-adihar) est, dans l’organisation politique de l’Inde, un agent du fisc, banquier intermédiaire entre le gouvernement et les contribuables. Ces fonctions, d’abord révocables, devinrent ensuite inamovibles, puis enfin héréditaires. Le zemindar, placé entre le gouvernement et la municipalité villageoise, leur servait d’intermédiaire. Lui-même n’entrait en rapport avec les contribuables qu’au moyen d’un autre intermédiaire, le chef ou maire (potail ou pottell) de chaque village. Ces deux fonctionnaires héréditaires, aidés de quelques habitans à leur choix, faisaient la répartition de l’impôt et en assuraient la rentrée. Le zemindar, responsable envers le gouvernement, recevait dès lors des pouvoirs étendus, et y puisait une influence considérable, dont il profitait nécessairement pour amasser de grandes richesses. Le taloukdar est une espèce de zemindar de moindre importance, tenancier feudataire de domaines étendus. À côté, au-dessous du zemindar et du taloukdar, il y a une quantité de possesseurs terriens à divers titres : maliks, khoud-khats, paykasth, puttiedars, byachavrys, ashrafs, etc.