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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/864

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à profit, après de longues hésitations, les moyens que lui avait secrètement ménagés l’imprudent intérêt de Louis XIV, le prétendant avait, après la mort de ce monarque, touché la terre d’Ecosse, qu’il ne tarda pas à quitter. Le régent ne fit rien pour contrarier des préparatifs déjà presque terminés, et n’arrêta pas dans les ports du royaume les arméniens des jacobites, commencés malgré les dispositions formelles du traité d’Utrecht. Sans aider au succès de l’expédition, ce prince ne l’entrava point, répugnant, pour un intérêt personnel, à combattre ostensiblement une cause qui durant vingt-cinq ans avait été celle de la France, et qui demeurait encore la cause des rois.

Tout entier au soin d’élever sa fortune en caressant les idées les plus chères à ses compatriotes, Stair ne manqua pas de transformer la réserve de la France en hostilité, et jeta contre le régent dans l’esprit de George Ier des préventions qui furent d’abord réputées invincibles. Nous connaissons tous, par les disciples qu’il a formés, « cet Écossais grand et bien fait, portant le nez au vent avec un ton de merveilleuse assurance, haïssant la France à mort et se passant à tout propos les plus étranges libertés [1]. » Lord Stair est le patron d’une école diplomatique encore très vivante, qui continue de servir son pays dans ses passions plus que dans ses intérêts, et qui a résolu le double problème de le faire grandir et détester.

Aucune relation amicale n’aurait donc été nouée entre les deux gouvernemens malgré des avantages réciproques, si à côté de Stair ne s’était rencontré un homme qui sut prendre avec résolution et jouer avec une habileté consommée le rôle naturel déserté par le ministre d’Angleterre. L’abbé Dubois, malgré l’infimité de son origine, était depuis longtemps préparé aux grandes affaires par les missions délicates qu’il avait reçues en Espagne de la confiance du duc d’Orléans, en Angleterre de celle de Louis XIV durant l’ambassade du maréchal de Tallard. Sa vaste instruction classique, due à un obscur bienfaiteur, était servie par une mémoire imperturbable. D’un caractère résolu et d’un esprit prompt, il mit celui-ci au service de sa fortune sans en rien réserver pour les satisfactions de sa vanité. Une conversation aussi abondante que pittoresque, à en juger par ses dépêches, l’aurait placé au rang des hommes les plus spirituels de son temps, si la cynique liberté de ses mots salés n’avait révélé l’indélébile empreinte des habitudes premières et rendu spécieuses les accusations sous lesquelles a succombé sa mémoire. Toujours inquiet qu’on entrevît la livrée sous l’habit ecclésiastique dont il s’était affublé par ordre, il échappait au rôle de Tartufe en

  1. Mémoires de Saint-Simon, tome XVII, page 208.