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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/858

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Louis XIV joignait à une grande souplesse d’esprit et de conduite l’avantage de posséder cette tête de Rhadamante gravée à l’eau-forte par Saint-Simon. Il dissipait l’émeute rien qu’en paraissant devant elle, et en agitant, comme une crinière de lion, les boucles noires de son épaisse perruque : ministre précieux pour un gouvernement qui avait plus à cœur d’effrayer ses ennemis que de les frapper ! Un homme qui ne dormait jamais, au dire de ses contemporains, était l’agent qu’il fallait à un prince qui dormait toujours. Assuré de la vigilance de son garde des sceaux, le duc d’Orléans pouvait sans imprudence calfeutrer les portes de son palais, devenu le théâtre d’orgies quotidiennes qui recommençaient à heure fixe avec une sorte d’effroyable régularité. Comme un despote d’Asie, le régent du royaume y demeurait inabordable à tous, noyant chaque jour dans les fumées de l’ivresse l’admirable esprit dont il ne retrouvait l’usage qu’après que le soleil du lendemain avait parcouru la moitié de son cours ; mais, inspirés par la pensée de leur maître, un ministre habile et dévoué avait l’œil ouvert sur l’Europe, un autre connaissait toutes les trames et avait la main fort avant dans toutes les machinations d’imprudens et frivoles conspirateurs. C’était assez pour laisser dormir le duc d’Orléans et le rassurer sur les intérêts de sa maison, confondus dans sa pensée avec ceux de la France.

Ce n’était pas seulement aux agitateurs en robe rouge et aux émeutiers de la rue, futurs disciples du diacre Paris, que d’Argenson avait affaire. La maison du Maine s’agitait dans l’ombre, et l’état d’une grande province, alors en armes, laissait prévoir des périls auxquels le régent était fort assuré de faire face tant qu’il serait couvert par le manteau de l’autorité royale, mais dont il était impossible de mesurer la portée, si la mort de Louis XV venait à poser tout à coup la redoutable question successoriale, alors si loin d’être résolue. Laissé à lui-même, le régent aurait déployé vis-à-vis des légitimés non pas une générosité qu’il n’avait envers personne, mais la modération qu’il avait envers tout le monde. Toujours empressé de payer en égards à la duchesse d’Orléans ce qu’il lui refusait en affection, il lui répugnait beaucoup d’atteindre les frères de sa femme, d’atteindre cette princesse elle-même dans les susceptibilités de sa tendresse et de son orgueil. Toutefois, la légitimation des bâtards et leur droit de successibilité à la couronne ayant été les deux griefs principaux contre le dernier règne, la régence avait jugé impossible de ne pas donner quelque satisfaction sur ce point-là au sentiment public. De plus, les ducs et pairs s’agitaient avec cette activité que rien ne stimule autant que le vague des prétentions et l’incertitude du but à atteindre ; dans la double lutte engagée par eux contre les légitimés et contre les magistrats, le régent jugea