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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/848

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Si la réaction contre le système de Louis XIV avait déterminé le triomphe du duc d’Orléans, à qui les haines publiques assuraient le bénéfice de ses longues disgrâces, si l’impérieux mouvement de l’opinion avait empêché les hommes de la vieille cour de produire le système d’une régence étrangère exercée par procureur tel qu’il était consigné dans les instructions de l’ambassadeur d’Espagne, le titre du neveu de Louis XIV à l’exercice du pouvoir suprême n’était pas moins dénié par tous les mécontens dont les espérances s’abritaient sous la protection du nom et de la puissance de Philippe V.

Une difficulté beaucoup plus sérieuse menaçait d’ailleurs le régent. Louis XV enfant était d’une complexion tellement délicate et d’une si chétive apparence qu’il y avait fort à craindre que ce reste du sang du roi son aïeul n’échappât point au sort qui semblait le poursuivre. Durant les trois premières années de la régence, la France et l’Europe considérèrent cette catastrophe comme à peu près certaine ; mais l’événement que la calomnie supposait hâté par les vœux du premier prince du sang, et qu’elle allait jusqu’à dire préparé par d’atroces machinations, était précisément l’effroi de sa pensée, le souci permanent de sa vie, car une telle perspective arrachait forcément le régent à la voluptueuse indolence qu’il tenait pour l’avantage le mieux constaté du pouvoir. Ce prince pensait en effet que la mort, alors si probable, du jeune roi susciterait une question qui, en changeant le cours des destinées de la France et en bouleversant l’économie de toutes les stipulations diplomatiques, le toucherait directement lui-même dans son honneur plus encore que dans son ambition. Il savait fort bien que Philippe V, malgré les termes du traité d’Utrecht et les engagemens pris par son aïeul envers l’Europe, malgré sa propre renonciation à la couronne de France, adressée à Paris et renouvelée à Madrid devant les cortès espagnoles [1], ne manquerait pas de réclamer l’héritage de la monarchie française au préjudice de la maison d’Orléans, à laquelle cet héritage était dévolu par les actes les plus solennels. Aucun cabinet n’ignorait que le roi d’Espagne, pleinement convaincu que nulle stipulation n’avait pu infirmer le droit qu’il tenait de sa naissance, était résolu à en appeler aux armes en protestant contre des traités et des renonciations qu’il n’avait, disait-il, souscrits que par

  1. L’article 6 du traité d’Utrecht contient l’énoncé des actes concernant les renonciations respectives du roi Philippe V au trône de France, et des ducs d’Orléans et de Berri au trône d’Espagne. Les principaux sont la renonciation du roi d’Espagne faite à Madrid le 5 novembre 1712, et la confirmation postérieure de la même renonciation devant les états de Castille ; les renonciations du duc de Berri et du duc d’Orléans à la couronne d’Espagne, données dans le courant de la même année et enregistrées au parlement ; les lettres patentes du roi, également enregistrées, admettant et consacrant a jamais les susdites renonciations. (Voyez Dumont, Corps diplom., t. VIII, p. 339.)