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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/841

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chauffé avec du bois et des roseaux, qui sert de siège pendant le jour et de lit pendant la nuit. Une table est toujours prête pour le thé ; à côté est une grande chaufferette où l’on fait bouillir l’eau et où l’on allume les pipes, qu’hommes, femmes et enfans ont continuellement à la bouche. Les Mantchoux cultivent eux-mêmes ce tabac, qui est très fin, ressemble beaucoup au tabac japonais, et, comme celui-ci, est d’un goût faible, mais très agréable. Les villages n’ont point de rues ; chaque maison est entourée de jardins très bien cultivés. Les Russes attendirent quelque temps la réponse du gouverneur. Enfin deux employés chinois, habillés de kourmas bleus et la tête couverte d’un bonnet surmonté de boules qui indiquaient leur rang,-vinrent les chercher pour les conduire à Aigunt. On les fit débarquer dans le port, où se trouvait réunie la flottille chinoise de l’Amour, composée d’une trentaine de jonques environ. La garnison de la ville, que les Mantchoux nomment Sachaljan-Ula, était assemblée sur les bords du fleuve : elle se composait d’un millier d’hommes couverts de kourmas en lambeaux et de toutes couleurs, armés de bâtons ou de piques, quelques-uns de fusils. D’autres portaient de grands arcs et des carquois. Une foule immense se pressait autour des soldats, et les enfans entraient même dans les rangs. Quand la confusion était au comble, les Mantchoux rétablissaient l’ordre à grands coups de bâton, spectacle pénible et risible à la fois. Une batterie défend l’accès du port, si l’on peut donner ce nom à dix affûts couverts de grandes housses rouges, sous lesquelles M. Sverbejef soupçonne fortement qu’on n’aurait point trouvé de canons.

Les Russes, précédés et suivis d’une nombreuse escorte, se dirigèrent vers la forteresse, où résidait le gouverneur. La ville est entièrement bâtie en bois, elle s’étend le long du fleuve sur Il kilomètres environ de longueur. Les maisons sont entourées de cours, bordées de haies ; un grand nombre de tourelles, ornées de grosses boules, de drapeaux et de figures sculptées, donnent à l’ensemble de la cité chinoise un aspect des plus bizarres. Les Russes regardaient avec une grande curiosité les femmes chinoises, parce qu’ils n’en avaient jamais vu jusque-là ; le séjour de Maimatchin, comme de toutes les villes limitrophes de la Sibérie, leur est en effet complètement interdit. Les femmes mantchoues ne ressemblent en rien à celles des Tungouses, des Buriates et des Ostiaques. Elles sont beaucoup plus jolies ; quelques-unes pourraient affronter la critique européenne la plus exigeante : elles sont brunes et ont des yeux noirs d’une remarquable vivacité. Elles portent une robe bleue à manches larges, et leurs cheveux sont relevés à la chinoise. Les Russes remarquèrent avec surprise qu’elles avaient toutes la tête coquettement ornée de fleurs rouges et roses, bien que la matinée fût très peu avancée. Ils