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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/833

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ajoute un chef ostiaque, si le tsar n’est pas content de moi, tu le salueras de ma part, tu lui diras de ne pas m’ôter mon rang, et de me faire connaître ses griefs, sur quoi je m’empresserai de transmettre à l’instant le commandement à un plus digne. — Ce discours n’exprimait nullement sa pensée véritable : il croyait en effet être en faveur toute particulière auprès de sa majesté, parce qu’il lui envoyait tous les ans, avec le tribut, un renard noir. Le même chef m’adressa ensuite plusieurs questions relativement à mes fonctions, et dès que mes réponses vagues lui eurent fait comprendre que je n’étais pas le troisième, non pas même le cinquième personnage après l’empereur, il prétendit me faire sentir sa supériorité, et me demanda de lui embrasser la main : il voulut bien néanmoins, après quelque temps, se contenter de me faire vider un verre à sa santé. »

La tolérance et la politique conciliante du gouvernement russe ont facilité le rapprochement entre les Européens et les indigènes ; elles ont fini par vaincre dans presque toute la Sibérie la répugnance native que la civilisation inspire en tout temps et en tout pays aux populations sauvages et nomades. En beaucoup de points, les indigènes ont déjà perdu leurs mœurs et jusqu’à leur langue primitive, ils ont consenti à se laisser baptiser. Le christianisme n’a pourtant guère à se glorifier de ces victoires, car, aux yeux de ces peuplades, être chrétien ne signifie guère autre chose qu’être Russe, et elles considèrent le baptême comme le premier acte de sujétion politique. Un grand nombre, pour éviter de s’y soumettre, désertent les grandes vallées, où sont les principaux établissemens des Européens, et vont errer le long des affluens déserts des fleuves sibériens ou dans les vastes forêts où ils prennent leur source. Ce qui est plus singulier, c’est qu’en certains points de la Sibérie la civilisation ait elle-même abdiqué volontairement, et que les Russes aient par degrés échangé leur propre langue pour celle des tribus parmi lesquelles ils habitent. On cite un village, fondé par ordre de l’impératrice Catherine, sur un affluent de la Lena, où personne ne comprend plus la langue russe. Ce fait s’explique quand on connaît la singulière facilité avec laquelle la race slave s’adapte aux mœurs et aux habitudes les plus diverses. Cette race n’en est que plus propre, en définitive, à entrer en contact avec les peuples asiatiques, et elle y fera peut-être plus facilement qu’aucune autre pénétrer les notions premières de la civilisation.

Quelle impression générale doit résulter de ce tableau rapide des frontières et des possessions sibériennes ? La nature elle-même en repousse les habitans vers les latitudes les plus méridionales ; pourtant la frontière sibérienne, sur son immense longueur, ne s’ouvre au sud qu’en deux points seulement : d’une part sur les grandes plaines