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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/820

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— Voilà un grand misérable ! dit Cristiano ; mais permettez-moi d’être étonné de voir chez lui tant d’honnêtes personnes…

— Ah bien oui ! répliqua Osmund, sans lui donner le temps d’achever, c’est en effet un vilain métier que nous faisons là, de venir nous divertir aux frais et dépens d’un homme que nous haïssons tous. Vous avez pour excuse que vous ne le connaissiez point, tandis que nous autres…

— Je ne faisais pas d’application personnelle, reprit Cristiano.

— Je le sais bien, mon cher ; mais vous avez tort d’être étonné qu’un tyran ait une cour. Vous savez sans doute l’histoire de votre pays ; seulement, éloigné depuis bien des années, vous avez pu croire qu’un peu d’équilibre s’était fait, avec les progrès de la philosophie, dans l’influence légitime des divers ordres de l’état. Il n’en est rien, Christian Goefle, rien du tout, vous le verrez bientôt de vos propres yeux. La noblesse est tout ; le clergé vient ensuite, éclairé, austère, mais despotique et intolérant. La bourgeoisie, si utile à l’état et si patriarcale dans ses mœurs, compte peu. Le paysan n’est rien, et le roi moins que rien. Quand un noble est riche, ce qui est rare heureusement, il tient dans sa main tous les intérêts, toutes les destinées de sa province, et c’est pour mener hommes et choses à sa guise ou à leur perte. Sachez donc que si nous autres, jeunes officiers, nous boudions l’illustre châtelain de Waldemora, nous pourrions bien, non pas perdre notre grade, qui est indélébile à moins de forfaiture, mais être forcés par des persécutions inouies de quitter nos cantonnemens, nos maisons, nos propriétés, nos affections, comme une simple garnison, en dépit des inviolables lois de l’indelta.

Deux autres jeunes gens entrèrent pour fumer, et Cristiano se hasarda à leur demander si la comtesse Elfride avait reparu dans le bal.

— Voilà un habile compère ! lui répondit l’un d’eux ; vous ne nous ferez pas croire que vous vous intéressez à la méchante comtesse d’Elvéda ! Mais sachez que son aimable nièce a disparu en même temps que vous, et que sa tante la fait passer pour très estropiée.

— Que dites-vous qu’elle a disparu ? s’écria Cristiano, que le mot épouvanta plus que de raison.

— Voyons ! dit vivement le major, êtes-vous inquiet de votre belle, mon cher Goefle ?

— Permettez ; je ne me donne pas le ton d’appeler ainsi la comtesse Marguerite. Elle est belle, c’est vrai ; mais, malheureusement pour moi, elle n’est mienne en aucune façon.

— Je n’y entendais pas malice, reprit Osmund. J’ai vu seulement, comme tout le monde, que vous aviez les honneurs de sa première