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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/817

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rite disparut comme si sa tante l’eût escamotée, et Cristiano fut rapidement emmené par le major Osmund Larrson, qui l’avait pris en amitié.

— Venez avec moi, lui dit cet aimable jeune homme. Il faut que je vous parle.

Quelques instans après, Cristiano se trouva seul avec Osmund dans une antique salle du rez-de-chaussée chauffée par une cheminée immense. — C’est ici, lui dit le capitaine, que nous avons la liberté de fumer. Tenez, voici un râtelier bien garni ; prenez une pipe à votre goût, et puisez dans le pot à tabac. Sur la table, vous voyez la bière la plus succulente du pays et la plus vieille eau-de-vie de Dantzig. Tout à l’heure mes camarades viendront nous donner des nouvelles de l’événement.

— Vous me croyez très irrité, je le vois, mon cher major, répondit Cristiano ; mais vous vous trompez. Je ne demande pas mieux que de donner au baron le temps de se remettre de sa crise, et d’attendre ici, en fumant avec vous, qu’il veuille donner suite à l’explication.

— Pourquoi faire ? Pour un duel ? répondit le major. Bah ! le baron ne se bat jamais ; il ne s’est jamais battu ! Vous ne le connaissez donc pas du tout ?

— Nullement, dit Christian en bourrant tranquillement sa pipe, et en se versant un grand cruchon de bière. Est-ce qu’en vrai don Quichotte je me serais adressé à un moulin à vent ? Je ne savais pas être si ridicule.

— Vous ne l’avez pas été, mon cher ; vous avez même fait, à bien des yeux, et aux miens en particulier, un acte audacieux en tenant tête à l’homme de neige.

— Pourtant un homme de neige, j’aurais dû me dire que cela fond aisément !

— Non pas dans notre pays ! de tels hommes restent longtemps debout.

— Ainsi j’ai été héroïque sans le savoir ?

— Tâchez de ne pas l’apprendre à vos dépens. Le baron ne tire pas l’épée, mais il se venge, et n’oublie jamais une injure. En quelque lieu que vous soyez, il vous poursuivra de sa haine. Quelle que soit la carrière à laquelle vous vous destinez, il mettra obstacle à votre avancement. Si vous avez quelque affaire désagréable, comme il en peut arriver à tout homme de cœur, il trouvera moyen d’en faire une méchante affaire, et s’il réussit à vous envoyer en prison, il s’arrangera pour que vous n’en sortiez jamais. Je vous conseille donc de ne pas vous rencontrer chez lui, ou d’être sur vos gardes tant que vous vivrez, à moins qu’il ne plaise au diable de tordre