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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/806

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tiano vit bien qu’il avait affaire à une sorte d’exaltation très singulière, et qu’il eût pu définir ainsi : la folie par excès de positivisme. Il eût été bien inutile de l’interroger sur les personnes qui intéressaient Cristiano. M. Stangstadius daigna seulement dire que le baron de Waldemora avait quelques velléités de science, mais qu’au fond c’était un crétin. Quant à Marguerite, il la trouvait stupide d’hésiter à s’enrichir par un mariage quelconque. Il l’épargnait cependant un peu, et avouait qu’elle lui semblait plus aimable que les autres, parce qu’elle était éprise de lui, preuve de bon sens, mais dont il n’avait que faire, vu que la science était sa femme et sa maîtresse en même temps.

— En vérité, monsieur le professeur, lui dit Cristiano, vous me semblez un homme admirablement complet dans votre merveilleuse logique.

— Ah ! je vous en réponds, reprit M. Stangstadius. Je suis un autre gaillard que votre baron Olaüs, dont les sots admirent la force et le sang-froid !

Mon baron ? Je vous jure que je ne veux rien de lui.

— Moi, je n’en dis ni mal ni bien, répliqua le professeur. Tous les hommes sont plus ou moins de pauvres sires ; mais celui-là n’a-t-il pas la prétention d’être un esprit fort et de n’avoir jamais rien aimé ?

— Aurait-il réellement aimé quelqu’un ? Sa physionomie serait bien trompeuse.

— Je ne sais s’il a aimé sa femme pendant qu’elle était en vie. C’était une méchante diablesse.

— C’était peut-être de l’admiration qu’il avait pour elle ?

— Qui sait ? Elle le menait comme elle voulait. Tant il y a qu’après sa mort il ne pouvait plus se passer d’elle, et qu’il vint alors me trouver pour que j’eusse à calciner et à cristalliser madame la baronne.

— Ah ! ah ! le fameux diamant noir est votre ouvrage ?

— Vous l’avez donc vu ? N’est-ce pas que c’est un joli résultat ? Le lapidaire qui l’a taillé a donné sa langue aux chiens, ne pouvant deviner si c’était un produit de la nature ou de l’art. Il faut que je vous raconte de quelle façon j’ai opéré, et comment j’ai obtenu la transparence. J’ai pris mon corps, je l’ai enveloppé d’une nappe d’amiante à la manière des anciens, et je l’ai placé sur un brasier très ardent, composé de bois, de houille et de bitume, le tout arrosé d’huile de naphte. Quand mon corps a été bien réduit…

Cristiano, condamné à subir le récit de la réduction et de la vitrification de Mme la baronne, prit le parti de manger vite sans entendre ; mais il était rassasié avant que le professeur eût terminé sa démonstration. C’était une grave contrariété pour Cristiano, qui