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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/802

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et vous voilà exaltée à vous rendre malade. Mon Dieu ! n’allez pas vous évanouir, chère enfant ! Respirez votre flacon !

— Ne crains rien, ma bonne amie, répondit Marguerite, me voilà remise. Est-ce que l’on s’est aperçu de tout cela autour de nous ? Je n’ose encore regarder personne.

— Non, Dieu merci, la ritournelle à grand fracas de l’orchestre a couvert les paroles, et toutes ces demoiselles se sont levées pour la danse. Vous voilà à peu près seule dans ce coin. N’y restez pas en vue. Évitons surtout que votre tante ne vienne vous faire une scène dans l’état où vous êtes. Sortons ; allons dans votre appartement. Donnez-moi le bras.

— Ne vous reverrai-je donc plus ? dit Cristiano avec une émotion qu’il ne put maîtriser.

— Si fait, répondit Marguerite, je veux encore vous parler : dans une heure, vous nous retrouverez…

— Où vous retrouverai-je ? dites !

— Je ne sais… Eh bien ! tenez, au buffet !

Tandis que Marguerite s’éloignait, Cristiano quittait le salon par une autre porte et s’orientait de son mieux vers le lieu du rendez-vous, afin de n’être pas retardé par une vaine recherche quand le moment serait venu. D’ailleurs le mot de buffet avait réveillé en lui une sensation qui, en dépit de l’intérêt attaché par lui à son aventure, le torturait depuis son entrée au bal. — S’il n’y a là personne, se disait-il, je vais faire une terrible brèche aux victuailles de monseigneur.

Pendant qu’il se dirige vers ce sanctuaire, sachons ce qui se passe au salon.

IV.

Certes le baron n’aimait pas la danse, et sa corpulence ne se prêtait guère aux entrechats ; toutefois on avait dans ce temps-là des danses nobles, auxquelles se mêlaient, par savoir-vivre, les personnes les plus graves. Le baron, veuf depuis longtemps, n’avait guère donné de fêtes tant que son futur héritier avait vécu ; mais, voyant son nom destiné à périr avec lui, ses titres et richesses menacés de passer à une autre branche de la famille qu’il haïssait, il avait fermement résolu de se remarier au plus vite, et de choisir, non une compagne aimable, dont il n’éprouvait pas le besoin moral, mais une fille fraîche et jeune, capable de lui donner des enfans. En conséquence il avait remis son manoir sur un pied de luxe et convoqué le beau sexe de sa province, aux seules fins de poser sa couronne baroniale sur la tête la plus réjouissante qui se présenterait de bonne grâce pour la recevoir.