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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/799

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bouche avait un sourire morne, d’un dédain et d’une tristesse extraordinaires. Sa voix, sans inflexion, était d’une sécheresse désagréable, et dès qu’il l’entendit s’adresser à Marguerite, Cristiano reconnut celle du personnage qui, une heure auparavant, faisait si bon marché de la Suède dans ses épanchemens avec un diplomate russe. Il le reconnut aussi à sa haute taille et à son habillement riche et sombre, qu’il avait remarqués en l’écoutant faire à l’ennemi les honneurs de sa patrie.

— Décidément, mademoiselle, dit le fâcheux baron à Marguerite, vous ne voulez pas danser ? Vous souffrez beaucoup ?

La comtesse Elfride ne donna pas à Marguerite le temps de répondre.

— Oh ! ce n’est rien du tout, dit-elle, Marguerite dansera tout à l’heure.

Et elle emmena le baron en lançant à Cristiano un nouveau regard passablement impérieux. Or voici comment Cristiano se conforma à ses injonctions.

— Est-ce donc là le baron Olaüs de Waldemora ? dit-il à Marguerite en se rapprochant d’elle et de Mlle Potin, qui s’était serrée contre la jeune fille à l’approche du châtelain.

— C’est lui, répondit Marguerite avec un sourire amer. Comment le trouvez-vous ?

— C’est un homme qui a pu être très beau il y a une trentaine d’années.

— Au moins ! reprit Marguerite avec un soupir. Sa figure vous plaît ?

— Oui. J’aime les faces réjouies ! La sienne est d’une gaieté…

— Effroyable, n’est-ce pas ?

— Que disiez-vous donc à mon oncle ? reprit Cristiano en s’asseyant derrière son fauteuil et en baissant la voix ; il a tué sa belle-sœur ?

— On le croit.

— Moi, j’en suis sûr !

— Ah ! parce que…

— Parce qu’il l’aura regardée !

— Oh ! n’est-ce pas que son regard est celui d’un phoque ?

— Vous exagérez un peu, dit Mlle Potin, qui avait sans doute été terrifiée de son côté par quelque muette menace de la comtesse Elfride : il a l’œil fixe des gens qui ne voient pas.

— Eh ! justement, dit Cristiano ; la mort est aveugle… Mais qui donc a surnommé le baron l’homme de neige ? Le nom lui convient, il personnifie pour moi l’hiver du Spitzberg. Il m’a donné le frisson.

— Et avez-vous remarqué son tic ? dit Marguerite.

— Il a porté la main à son front, comme pour en essuyer la sueur ; est-ce cela ?