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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/795

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Marguerite adressa involontairement à Cristiano un regard douloureux, comme pour lui dire : — Vous voyez, je ne serai jamais la plus forte !

— Offrirai-je mon bras à la comtesse Marguerite ? dit Cristiano à l’impérieuse tante ; elle boite en effet…

— Non, non, ce n’est qu’un caprice ! Vous verrez qu’elle ne voudra pas boiter, vu que c’est très disgracieux. Marguerite, donnez le bras à M. Stangstadius, et passez devant nous, pour qu’on voie lequel de vous boitera le plus bas.

— Boiter, moi ? s’écria le savant ; je ne boite que quand je n’y songe pas ! Quand je veux, je vais dix fois plus vite et plus droit que les meilleurs piétons. Ah ! je voudrais bien que vous me vissiez dans les montagnes, lorsqu’il s’agit de prouver aux guides paresseux que l’on peut tout ce qu’on veut !

En parlant ainsi, M. Stangstadius se mit à marcher rapidement, mais en imprimant à la partie disloquée de son corps un si violent mouvement de bas en haut, que la pauvre Marguerite, entraînée par lui, avait peine à toucher le parquet.

— Donnez-moi le bras, à moi, dit la comtesse Elfride à Cristiano ; non que j’aie besoin d’être escortée ou soutenue, mais parce que je veux vous parler.

Et, tout en marchant vite et parlant de même, elle ajouta : — Votre oncle a dû vous dire que je voulais marier ma nièce avec le baron de Waldemora ?

— Il est vrai, madame, il me l’a dit… ce soir.

— Ce soir ? Il est donc arrivé ? Je ne le savais pas ici !

— Il n’a sans doute pu trouver de place au château, et il a pris gîte au Stollborg.

— Quoi ! dans ce repaire d’esprits malins ? Eh bien ! il sera en bonne compagnie ; mais ne viendra-t-il pas au bal ?

— J’espère que non ! répondit étourdiment Cristiano.

— Vous espérez que non ?

— À cause de sa goutte, qui demande du repos.

— Ah ! vraiment il a la goutte ? Ce doit être un grand ennui pour lui, qui est si ingambe et si actif ! Il ne l’avait jamais eue, et croyait ne l’avoir jamais !

— C’est tout récent, une attaque ces jours-ci. Il m’a envoyé ici à sa place, en me recommandant de vous présenter ses devoirs, et de recevoir vos ordres pour les lui transmettre demain à son réveil.

— Ah ! fort bien. Vous lui direz alors ce que j’allais vous dire. C’est une chose dont je ne fais pas mystère. J’ai remarqué que quand on affichait hautement un projet, il était déjà à moitié accompli. Donc je veux marier ma nièce avec le baron. Vous me direz qu’il n’est pas jeune : raison de plus pour qu’il veuille se dépêcher de