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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/792

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grand déplaisir. Eh bien ! j’avoue que je ne le connais pas, même de nom. J’arrive de pays lointains où j’ai toujours vécu.

— Alors, reprit Marguerite, je m’explique comment vous ne connaissez pas le savant minéralogiste ici présent. C’est, comme vous l’avez très bien jugé, un excellent homme, un peu violent parfois, mais sans rancune. J’ajouterai qu’il est naïf comme un enfant, et qu’il y a des jours où il prend au sérieux ma passion pour lui, et cherche à s’en débarrasser en me disant qu’un homme tel que lui appartient à l’univers et ne peut se consacrer à une femme. J’ai connu ce bonhomme il y a déjà bien longtemps, lorsqu’il est venu au château où j’ai été élevée, pour faire des études dans nos terrains. Il y a passé quelques semaines, et depuis ma tante l’a autorisé à venir me voir lorsqu’il a affaire dans le pays. C’est le seul homme que je connusse ici quand j’y suis arrivée, car il faut vous dire que le baron Olaüs lui a confié des travaux à diriger dans son domaine ; mais j’aperçois ma tante, qui me cherche et qui va me gronder, vous allez voir !

— Voulez-vous l’éviter ? Passez entre la muraille et ce trophée de chasse.

— Il faudrait que Potin y passât aussi, et nous ne pourrons jamais persuader à M. Stangstadius de ne pas nous trahir. Hélas ! ma tante va me tourmenter pour que je danse avec le baron, mais je m’obstinerai à être boiteuse, bien que je le sois si peu que je ne m’en aperçois pas.

— Vous ne l’êtes pas du tout, j’espère ?

— Si fait. J’ai eu le bonheur de tomber devant elle, tout à l’heure, dans l’escalier. J’ai eu, pour tout de bon, un peu de douleur à la cheville, et j’ai fait pas mal de grimaces pour prouver qu’il m’était impossible d’ouvrir la danse noble avec le maître de la maison. Ma tante a dû me remplacer, et voilà pourquoi je suis ici ; mais c’est fini : elle arrive !

En effet la comtesse Elfride d’Elvéda s’approchait, et Cristiano dut s’éloigner un peu de Marguerite, auprès de laquelle il s’était assis.

La comtesse était une petite femme grasse, fraîche, vive, décidée, à peine âgée de trente-cinq ans, très coquette, mais moins par galanterie que par esprit d’intrigue. Elle était un des plus ardens bonnets de la Suède, c’est-à-dire qu’elle travaillait pour la Russie contre la France, dont les partisans prenaient le titre de chapeaux, et pour la noblesse et le clergé luthérien contre la royauté, qui naturellement cherchait son appui dans les autres ordres de l’état, les bourgeois et les paysans. Elle avait été jolie et elle l’était encore assez, son esprit et son crédit aidant, pour faire des conquêtes ; mais sa manière d’être, tour à tour hautaine et familière, déplut à Cristiano. Dès le premier coup d’œil, il lui trouva un air de duplicité