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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/789

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car Goefle ne s’est jamais marié, et par conséquent n’a pas plus d’enfant que moi-même.

— Ce ne serait pas une raison, dit Cristiano à l’oreille du savant.

— Ah ! oui, au fait ! répondit celui-ci du même ton et avec une naïveté incroyable, je n’y songeais pas ! ce diable de Goefle !… Alors vous seriez un fils de la main gauche ?

— Élevé à l’étranger et arrivé tout récemment en Suède, répondit Christian, émerveillé du succès de ses inspirations.

— Bien, bien ! reprit le savant, qui écoutait fort peu tout ce qui ne le concernait pas directement, je comprends, c’est bien vu, vous êtes son neveu. — Puis, s’adressant à Marguerite : Je connais parfaitement monsieur, lui dit-il, et je vous le présente comme le propre neveu du bon Goefle… que vous ne connaissez pas, mais que vous avez envie de connaître, vous le disiez ce matin.

— Et je le dis encore, s’écria Marguerite ; mais tout aussitôt elle rougit en rencontrant les yeux de Cristiano, qui lui rappelèrent par leur vivacité ceux du faux Goefle, qu’elle avait trouvés fort brillans à travers les mèches pendantes du bonnet fourré, lorsque, pour la mieux voir, il avait de temps en temps relevé involontairement les lunettes vertes du docteur.

— Et comment se fait-il, reprit le savant en s’adressant à la jeune fille sans remarquer son trouble, que vous ne soyez pas à la danse ? Je croyais qu’il n’y en aurait que pour vous cette nuit, et qu’on n’aurait pas le loisir de vous dire un mot.

— Eh bien ! mon cher amoureux, vous vous êtes trompé. Je ne danserai pas : je me suis tourné le pied dans l’escalier. Vous ne voyez donc pas que je suis boiteuse ?

— Non, en vérité ! C’est donc pour me ressembler ? Racontez un peu à M. Goefle comment je suis devenu boiteux ; c’est une histoire épouvantable, et tout autre que moi y serait resté. Oui, monsieur, vous voyez en moi une victime de la science. — Et, sans attendre que Marguerite prît la parole, M. Stangstadius se mit à raconter avec animation comme quoi, en se faisant descendre dans une mine, la corde ayant cassé, il était tombé avec le panier au fond du gouffre d’une hauteur de cinquante pieds sept pouces et cinq lignes. Il était resté évanoui six heures cinquante-trois minutes, je ne sais combien de secondes, et pendant deux mois, quatre jours et trois heures et demie, il n’avait pu faire un mouvement. Il spécifia de même avec une ponctualité désespérante la mesure exacte des emplâtres dont il avait été couvert sur chaque partie endommagée de son corps, et la quantité par drachmes, grains et scrupules, des différentes drogues qu’il avait absorbées, soit en boissons, soit en frictions émollientes.

Ce récit fut très long, bien que le bonhomme parlât vite et sans