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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/760

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proie un abri dans vos rochers ou dans vos terres vagues, et ils ne toucheront point à votre propriété. Tourmentez-les, et ils se vengeront sur vos troupeaux. Tous les cultivateurs ne goûtent point, je dois le dire, cette philosophie, et n’entendent point ainsi leurs intérêts. Comme nous passions près de Southampton, les gypsies me montrèrent à l’embranchement de deux chemins une lande sur laquelle quelques autres familles de Stanleys étaient en train de planter leurs tentes. — Ce champ, me dirent-ils, avait été acheté par un de leurs frères riches (un gypsy riche est chose rare, mais parmi les pauvres on est riche à peu de frais), qui, voyant que sa race était maintenant partout chassée, que les enfans d’Ismaël n’avaient plus où reposer leurs têtes, leur avait donné ce morceau de terre. Toutes les hordes voyageuses peuvent maintenant y trouver un abri durant quelques jours, car les gypsies anglais demeurent rarement plus de deux ou trois jours dans le même endroit. Cet acte de générosité ne m’étonna point : je connaissais plus d’un exemple de cet amour du sang, comme ils disent. Un autre trait touchant est le soin que prennent ces tribus errantes pour ne point se perdre les unes les autres dans leurs voyages. Comme nous arrivions devant un débris de la vieille forêt, qui semblait s’étendre assez loin, une des femmes de la bande me fit remarquer, sur une des routes qui formaient à cet endroit-là une espèce de carrefour, deux ou trois poignées de gazon jetées à une petite distance l’une de l’autre. « Nos frères, me dit-elle, ont suivi ce chemin. » Ces poignées de gazon, quelquefois aussi une croix dessinée sur la terre, servent aux différentes familles de la tribu à se retrouver entre elles durant leurs migrations.

Tous les gypsies aiment à courir les foires, les marchés et les courses de chevaux (races). Ils y trouvent plus d’une occasion d’exercer leurs diverses industries. Il leur arrive quelquefois d’y troquer un âne ou un vieux pony, car ils sont presque tous maquignons. Leur dextérité pour transformer les bêtes de somme et pour vendre comme neuve, souvent au même propriétaire, une monture éreintée dont ils ont changé la couleur, le poil, et, en apparence du moins, l’allure maussade, est bien connue dans les campagnes. La ruse est une faculté indépendante du développement intellectuel des races : les gypsies, quoique incultes et ignorans, se montrent très habiles dans l’art de tromper. Il y avait à ces courses plusieurs bandes de Stanleys qui s’étaient donné rendez-vous. Je remarquai parmi elles une jeune femme à figure hardie et entreprenante, aux formes viriles, fièrement campée sur un cheval noir, avec un chapeau rond sur la tête, une cravache montée en argent à la main et de beaux habits qu’elle portait avec une certaine grâce d’amazone. Toutes les femmes gypsies sont folles de chevaux, de fouets, de parades ; il est curieux