Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/757

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Égypte. L’enfant est baptisé quelques semaines après la naissance. Il reçoit deux noms, l’un sous lequel il est connu des gorgies et un autre qu’il porte parmi ses frères. Comme chez les tribus sauvages, l’amour des enfans est un trait distinctif du peuple romany ; mais c’est un amour sans pitié pour la frêle constitution du nouveau-né. La mère porte sur son dos, dans un vieux châle ou dans un morceau de couverture, son enfant de trois mois, et s’en va errer avec lui par le froid, la neige, la grêle. Quelquefois pourtant elle l’attache à son côté et le couvre de son manteau, comme un oiseau cachant ses petits sous son aile. Quand l’enfant a atteint l’âge de trois ans, son sort est encore plus dur : il lui faut suivre à pied ses parens, exposé à toutes les rigueurs d’un ciel tempétueux. Comme il a du sang vagabond dans les veines, il s’arrange volontiers de cette vie de privations et d’aventures : actif, joyeux, hardi, il proteste par sa bonne mine et l’éclair de ses yeux noirs contre la pitié qu’on serait disposé à lui accorder. Les mères veillent avec une sollicitude particulière sur la conduite de leurs filles. Un clergyman anglais voulut engager comme servante, il y a quelques années, la fille d’une gypsy qui désirait quitter la vie errante ; mais la mère s’y refusa pendant quelque temps. Pressée de dire le motif de sa résistance, elle avoua être effrayée du danger que courait la vertu d’une jeune fille dans une ville, loin des yeux de sa mère. Le clergyman lui promit de veiller sur l’enfant, et la gypsy confia sa fille aux soins du révérend [1].

J’avais quitté le camp des Stanleys, où je revins le lendemain vers midi. C’était un dimanche. L’attitude insouciante des gypsies contrastait avec l’air de solennité religieuse qui régnait ce jour-là dans les villages. Cette indifférence est générale et s’étend à toute la race. En Turquie, les Romany regardent les mosquées et le croissant avec la même impassibilité qu’ils envisagent ailleurs la croix et les églises catholiques ou réformées. Comme Jean-Jacques Rousseau, ils sont en apparence de la religion de tous les pays où ils se trouvent, mais sans sympathiser avec aucune. En Russie, les femmes gitanas professent extérieurement la religion grecque, elles portent des croix de cuivre et d’or ; mais quand M. Borrow, qui avait réussi à passer pour un de leurs frères, les interrogea sur ce point délicat dans leur propre langue, elles répondirent que c’était pour plaire aux Russes. En Angleterre, les gypsies font baptiser leurs enfans : c’est plutôt pour eux un moyen d’identification qu’une pratique religieuse. Il est très rare qu’ils assistent aux services de l’église. On se tromperait en croyant que cette résistance, toute passive du reste, tient

  1. « Mets bien ceci dans ton esprit, dit à sa fille une mère gypsy : tu ne dois craindre dans le monde qu’une seule chose, la perte de ta chasteté ; en comparaison de cette perte, celle de la vie est peu de chose. Et maintenant mange ce pain, va et vole tout ce que tu pourras. »