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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/747

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jeunes filles fassent de si laides vieilles femmes. Et pourtant cette laideur elle-même ne manque point de style : la figure des vieilles gypsies est quelquefois repoussante et fantastique, elle n’est jamais vulgaire.

J’étais curieux de savoir si l’art de dire la bonne aventure, tel que les gypsies, surtout les femmes, le pratiquent dans tous les pays de la terre, reposait sur une méthode. J’ai eu plus d’une occasion de me convaincre que cette méthode n’existait pas. Au moyen âge, il y avait une science, la chiromancie, qui, toute chimérique et toute frivole qu’elle fût, avait du moins la prétention de s’appuyer sur des règles. À en croire les ouvrages des chiromanciens, et ils sont nombreux, la main de l’homme est un livre sur lequel la nature a écrit avec cinq lignes principales, lesquelles forment un triangle, le caractère, peut-être même la destinée de chaque personne [1]. Je ne doute point que les premiers gypsies, à leur arrivée en Europe, n’aient eu connaissance de cette doctrine, qui était alors fort répandue. Quelques auteurs ont même conjecturé, et avec toute sorte de vraisemblance, que l’origine égyptienne attribuée, alors aux bohémiens par les bohémiens eux-mêmes était de leur part une spéculation, ces aventuriers ayant entendu dire que l’ancienne Égypte était fameuse dans la pratique des arts occultes. S’ils adoptèrent dans ce temps : là les formules de la chiromancie (ce que nul ne peut dire), ces formules sont aujourd’hui oubliées. L’instinct seul guide les femmes gypsies dans l’exercice de leur métier, et cet instinct, je dois le dire, est quelquefois merveilleux. Douées d’un coup d’œil sûr et perçant, elles font semblant de lire dans la main, mais c’est, dans le cœur qu’elles lisent. Leur parole insinuante se fait l’écho des désirs et des pensées les mieux voilés. Quand je dis que les gypsies diseuses de bonne aventure n’ont point de méthode, j’entends par là qu’elles ne se préoccupent pas d’une interprétation convenue des signes de la main. Elles n’en ont pas moins des traditions qu’elles se transmettent. Physiologistes par intuition, elles ont reconnu que la vie humaine se partageait en trois époques, dont la première appartient à l’amour, la seconde à l’ambition, la troisième à l’avarice. Aux jeunes elles parlent des choses du cœur, aux personnes d’un âge mûr elles font un récit pompeux des honneurs qui les attendent,

  1. Les uns, — c’étaient en quelque sorte les phrénologistes du temps, — professaient avec toute sorte d’assurance qu’il existait un rapport entre les lignes gravées dans la paume de la main et les organes régulateurs de l’économie animale, le cerveau, le cœur, le foi, d’où ils concluaient qu’il était possible de déterminer les inclinations dominantes d’un individu sur l’inspection de ces signes ; les autres, — et ils étaient traités de visionnaires par leurs confrères sérieux, — allaient jusqu’à soutenir qu’il existait un lieu entre ces caractères et les événemens de la vie humaine.