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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/736

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le récit des voyageurs anglais, que des tribus errantes continuent aujourd’hui de parcourir l’Hindoustan. Le capitaine Richardson a rencontré dans l’Inde, notamment à Calcutta, une peuplade connue sous le nom de Bazeegars ou de Nuts. Son industrie consiste à jouer de plusieurs instrumens, à chanter, à danser, à faire des sauts et des tours de force. Parmi ces Nuts, une tribu présente surtout des traits de ressemblance avec nos gypsies d’Europe : c’est celle des Budee. Ils n’ont point de système particulier de religion et adoptent avec indifférence celle du village près duquel ils sont campés ; ils errent par troupes, ils ont un chef pour chaque division ; on les accuse d’être de grands voleurs. En comparant leur vocabulaire à celui des gypsies [1], l’auteur arrive à cette conclusion, que les gypsies descendent d’une branche des Bazeegars, sans doute les Budee. Cette diversité d’opinion montre assez que, si l’origine indienne des bohémiens d’Europe est clairement établie, il n’est pas aussi aisé de découvrir à quelle famille particulière des Hindous il convient de les rapporter. Un nuage, sous ce rapport du moins, continue de couvrir leur berceau historique. Quoi qu’il en soit, la présence déjà ancienne des gypsies sur le sol de la Grande-Bretagne montre que l’Inde était venue trouver l’Angleterre avant que l’Angleterre allât trouver l’Inde.

Non contens de rechercher le berceau des gypsies, quelques écrivains allemands et anglais ont voulu pénétrer la nature de l’événement qui les a dispersés dans le monde. Sur la cause de leur exil comme sur les autres points relatifs à leur émigration, ces hordes flottantes n’ont rien à nous apprendre. Indiens, les gypsies ne se souviennent plus de l’Inde. L’opinion la plus généralement reçue est que les gypsies furent séparés de la souche nationale et jetés comme une branche morte dans le torrent de leur destinée vagabonde par une des plus terribles invasions dont l’histoire ait enregistré le souvenir. De 1408 à 1409, l’Inde fut ravagée par un conquérant resté fameux sous le nom de Timour-Bey ou Tamerlan. Tout ce qui opposa une résistance fut détruit : on parle d’une boucherie de cinq cent mille hommes. Ceux qui tombèrent aux mains du vainqueur furent faits esclaves, et souvent l’esclavage même ne les couvrit point contre des recrudescences de fureur homicide. Les gypsies, d’après Grellman, auraient été arrachés de leur mère-patrie par les désastres de cette guerre [2].

  1. Voyez, dans le septième volume de the Asiatic Researches, cette dissertation vraiment intéressante.
  2. Je dois dire pourtant qu’on a fait à cette théorie des objections sérieuses. Les gypsies appartenaient très certainement dans l’Inde à l’une de ces classes pauvres et obscures (suivant Grellman à celle des soudras) qui ont le moins à souffrir des invasions étrangères. N’ayant rien à défendre ni rien à perdre, pourquoi auraient-ils pris la fuite ? Cette guerre horrible fut surtout une guerre de religion. Or, à en juger par leur état présent d’indifférence religieuse, les gypsies étaient les hommes du monde les moins portés par nature à repousser un dieu incarné sous la forme du glaive. Un récit arabe semble d’ailleurs indiquer que les zingarri s’étaient déjà répandus dans d’autres étals de l’Asie à une époque qui a précédé les conquêtes de Tamerlan. On s’est demandé s’ils n’avaient pas été obligés de quitter l’Indu à cause de leurs déprédations et par suite de certains démêlés avec la justice. Je crains que cette supposition, moins flatteuse pour l’amour-propre des gypsies, ne soit de beaucoup la plus vraisemblable.