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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/724

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remplit le rôle principal ne porte pas seulement le poids du personnage qu’il représente : l’œuvre entière repose sur lui. Cette immense responsabilité, acceptée et soutenue, fut la gloire de Talma et de Mlle Rachel, comme elle est celle de Mme Ristori dans certains rôles, par exemple dans Medea, dans Mirra, dans Pia dei Tolomei.

Phèdre a été pour Mme Ristori une défaite en même temps qu’un triomphe. Jamais, il faut l’avouer, elle n’a montré autant d’éclat, autant de fougue, autant d’inspiration (je me sers à dessein de ce dernier mot), jamais aussi ces mêmes qualités ne lui ont tant nui. En abordant ce rôle, Mme Ristori se soumettait d’ailleurs à une inévitable comparaison. Qu’on ne dise pas que cette comparaison est puérile, qu’il ne faut considérer que le mérite absolu de l’artiste ; nous ne pouvons, je le répète, procéder ici avec les règles ordinaires de la critique dramatique. Quoi ! nous avons dans l’esprit l’image toujours vivante qu’y a tracée une admirable interprète, et nous pourrions impunément voir passer devant nos yeux la ressemblance exagérée, défigurée, illogique, du type immortel que nous gardons en nous ! Nous sommes possédés d’avance par une pensée dont la complète expression nous domine et nous poursuit, et les termes dont cette pensée se compose pourraient, sans provoquer une légitime surprise, frapper de nouveau nos oreilles avec une harmonie et une autorité moindres ! Encore une fois cela n’est pas possible, surtout quand le rôle principal ne peut être, ce qui arrive dans la tragédie, sauvé par l’intérêt des figures environnantes. Cet intérêt manquait du reste à Mlle Rachel aussi bien qu’il a manqué à Mme Ristori. C’est donc véritablement et uniquement une affaire d’interprétation individuelle que nous devons apprécier ici. Ceux qui n’ont vu que Mme Ristori ont certainement vu une Phèdre magnifique, et jusqu’à un certain point complète ; les autres, tout en tenant compte de son mérite absolu, ne peuvent s’empêcher de la trouver en dehors de la vérité et au-dessous de l’idéal que comporte le rôle conçu par Racine et réalisé par Mlle Rachel.

La reprise de ces grandes œuvres et l’intérêt général qui s’y attache montrent qu’en face des œuvres toutes modernes le goût public a si peu de solidité qu’on ne saurait trop s’efforcer de lui imprimer une direction salutaire. Voici, par exemple, une pièce mal accueillie les deux premières soirées, justement attaquée par la critique, qui cependant s’est relevée, et à laquelle le public court porter son argent et ses bravos. Selon l’expression usitée, les Doigts de Fée tiennent l’affiche au Théâtre-Français. Qui a raison du public ou de la critique, du public qui ne cherche que le plaisir des yeux ou de la critique qui veut avant tout pour l’esprit un aliment solide, une conception logique, une forme heureuse ? Faut-il croire avec Pangloss que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible ? Non ; le succès a déjà par lui-même le triste avantage d’influer d’une certaine façon sur les esprits même les plus indépendans. Le fatalisme est plus qu’on ne le croit dans nos habitudes, sinon dans nos opinions. On se dit involontairement que le succès a une raison d’être qui doit être bonne par cela seul qu’elle est. On évite ainsi de l’examiner, oubliant qu’il n’y a de supériorité et d’indépendance pour notre esprit que dans l’examen. Ce qui a lieu en face d’intérêts plus importans se passe à plus forte raison dans les occasions où notre plaisir