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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/715

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empêcher de signaler le contraste singulier que présentent les conversations désenchantées des hommes politiques de Madrid comparées à l’enthousiasme populaire qui a, sous nos yeux, accueilli et accompagné la reine Isabelle dans son voyage d’Aranjuez à Alicante. Les politiques blasés de Madrid auront beau faire : la royauté est encore une institution bien vivace en Espagne. Il faut avoir vu ces paysans accourir sur le passage du train royal, cette foule populaire si pittoresque dans ses costumes, si expansive dans ses manifestations, s’amonceler autour des stations et attendre pendant de longues heures, sous un brûlant soleil, — puis, lorsque le train royal s’arrêtait, jeter des colombes dans la voiture de la reine, se précipiter autour d’elle, s’agenouiller à ses pieds, pousser les vivats les plus chaleureux, se livrer à tous les élans d’une émotion qui se communiquait aux spectateurs les plus froids et les plus désintéressés ! La reine était visiblement émue elle-même, et pleurait de joie. Ce spectacle touchant était aussi nouveau pour elle que pour ce peuple qui adorait en elle le prestige royal. Un pareil voyage, nous en avons le ferme espoir, laissera de durables et salutaires impressions au cœur de la reine Isabelle. Elle a pu comprendre la réciprocité de dévouement que commandent à leur souveraine les naïves et attendrissantes effusions de ce brave peuple.

Au surplus, pour revenir à Madrid, ce n’est point nous qui nous plaindrons de l’importance que les questions d’affaires prennent, comme on vient de le voir pour le chemin de fer des Aldudes, dans les préoccupations et les menées des partis politiques. La politique en Espagne est trop exposée à dégénérer en intrigues, et il serait temps qu’elle trouvât au moins un thème substantiel et fécond dans les questions industrielles auxquelles est attachée la régénération du pays. Il est impossible de traverser l’Espagne, ne fût-ce, comme nous l’avons fait, qu’à vol d’oiseau, sans être frappé des immenses ressources que présentent ce vaste pays et les fortes races qui l’habitent. L’ouverture de la ligne de Madrid à Alicante inaugure heureusement cette phase nouvelle où l’Espagne va entrer. Ce chemin, qui ne compte pas moins de 455 kilomètres, met Madrid à quatorze heures de la Méditerranée, et donne un port de mer à la capitale de l’Espagne, comme l’a très bien dit M. Salamanca dans le discours qu’il a adressé à la reine à son arrivée à Alicante. Ce chemin est l’œuvre et l’on pourrait dire le tour de force de M. Salamanca, à qui ses adversaires ne sauraient enlever le mérite d’avoir doté l’Espagne de son premier grand chemin de fer. L’Espagne est également redevable aux banquiers et aux capitalistes français qui ont eu en elle assez de confiance pour entreprendre l’acquisition et l’exploitation de cette ligne ; mais c’est une dette qu’il lui sera facile d’acquitter, car le chemin de Madrid à Alicante, malgré l’insuffisance de son matériel et les difficultés qui accompagnent toujours les débuts d’une exploitation aussi considérable dans un pays aussi nouveau, donne déjà de tels résultats, que l’on peut lui promettre dans un très prochain avenir le trafic le plus actif et des produits largement rémunérateurs.

Les élections générales qui viennent d’avoir lieu en Portugal ont rendu au ministère Loulé-Avila une majorité beaucoup plus forte que celle dont il s’était si brusquement défait par une ordonnance de dissolution. Voici en