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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/697

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parler de sa part. Heureuse dans mon intérieur, mes livres étaient mon amusement ; l’estime des honnêtes gens, les progrès et les caresses de l’aimable enfant qu’il m’avait confié, la récompense de tous mes sacrifices. Aussi Mirabeau ne me fit-il jamais un reproche positif ; mais le temps du bonheur était passé. J’essayai d’aller à Passy pour faire diversion. Il m’y fit meubler un petit appartement avec beaucoup d’élégance ; il venait m’y voir souvent, et c’étaient toujours des scènes orageuses. Il passait une partie de sa vie dans des accès de fureur difficiles à exprimer, le reste à pleurer à mes genoux et à maudire la personne qui mettait le trouble dans nôtre ménage, et chez laquelle il avait la faiblesse, de retourner toujours. Cet état était trop violent ; il était au-dessus de mes forces, je me sentais mourir. Je pris un parti, et je le pris extrême : je quittai la maison de M. de Mirabeau le 18 août, et le lendemain le royaume. J’en eus longtemps, du regret, j’en ai aujourd’hui du remords. Je ne partis point de sang-froid ; je fus trois fois au lit de l’enfant, qui dormait. — Pauvre petit ! je prévoyais le désespoir qu’il fit éclater lorsqu’à son réveil il ne me retrouva plus. Je l’embrassai en mouillant de mes larmes son visage enfantin : ce moment fut le plus cruel de tous ; je ne sais encore comment j’en la force de l’abandonner.

« Je ne m’étendrai pas davantage sur ces événemens Mirabeau a tout réparé, ce qu’il a dit de moi dans sa dernière maladie, ce qu’il a fait pour moi en mourant, mettent nos torts réciproques tous de mon côté [1].

« Je laisse à l’Europe entière à pleurer le grand homme, moi je pleure mon ami, je me reprocherai sans cesse d’avoir mis de la fierté où j’aurais dû mettre de la douceur. J’avais toujours conservé un grand pouvoir sur son cœur, j’avais son estime et son entière confiance j’aurais dû patienter, j’aurais tout obtenu du temps et de ma complaisance. Si j’étais restée, mon ami aurait écouté mes représentations ; il aurait soigné davantage sa santé ; il ne se serait pas livré à tant d’excès, qui, joints a son travail immense, altérèrent son tempérament… Enfin, que sais-je peut-être si je ne l’avais pas quitté, il existerait encore, il serait encore la gloire de son pays et le soutien de la liberté Et moi, son amie, la compagne de ses malheurs et de ses dangers, je ne serais pas livrée à la douleur la plus amère à des regrets qui ne finiront qu’avec ma vie. »


Quand Mme de Nehra écrivit sa seconde notice sur Mirabeau, adressée à Cabanis en 1806, elle vivait retirée à Amsterdam, ou elle mourut en 1818. « Je suis à Amsterdam, écrit-elle à Cabanis, dans une retraite où je passe une vie assez douce ; mais j’ai été mieux accoutumée, et je voudrais bien retrouver des amis qui m’entendissent. Je ne regrette pas Paris et ses séductions, mais je serais bien heureuse si je pouvais transporter ma petite maison dans quelque

  1. « Allusion au testament de Mirabeau, dont voici le texte : « Je donne et lègue à Mme de Haren de Nehra la somme de 20,000 livres une fois payée, qui sera placée à profit et sur sa tête par M. de La Marck, pour en toucher par les arrérages, sur ses simples quittances, sans avoir besoin de l’autorisation de qui que ce soit, et sans que cette rente puisse être saisie par aucun créancier. » (Note de M. Lucas de Montigny).