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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/686

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à loger sa dame, et comme je tins bon, tout ce qu’il put gagner fut que je demeurerais avec elle dans un hôtel garni jusqu’à l’arrivée du mari, auquel j’écrivis je ne sais quoi, pour l’engager à nous rejoindre à Paris ou à nous laisser sa femme.

« Mirabeau passait ses journées avec nous. Il était très aimable. Nous ne parlions pas toujours colifichets ; nos conversations roulaient sur la littérature et la morale. Nous n’étions pas à sa portée, mais il se mettait à la nôtre : ses idées se rencontraient toujours avec les miennes. Je l’écoutais avec avidité : il disait ce que je sentais, ce que je pensais, ce que j’aurais dit, si j’avais eu la même facilité d’expression, et lui voyait bien que je l’entendais, il devinait ce que je n’avais pas le talent d’énoncer. Nous parlions aussi quelquefois d’un grand homme qui avait été mon bienfaiteur [1]. Je pleurais sa perte, et Mirabeau, qui l’avait beaucoup connu [2], mêlait ses larmes à celles dont j’arrosais sa tombe, et me savait gré de ma sensibilité. À mesure que l’amitié de M. de Mirabeau se manifestait, celle de Mme de Saint-O. se refroidissait. Il ne m’avait jamais dit un mot d’amour, et j’en aurais été furieusement offensée. Je le croyais engagé à mon amie, et toute prétention sur son cœur m’aurait paru un crime. J’ai bien des défauts, mais je n’ai jamais eu la vanité barbare d’enlever l’amant d’une autre femme. Je sais que notre sexe se fait un jeu cruel, quelquefois un triomphe, de faire faire une infidélité ; cette espèce de coquetterie me paraît la plus méprisable de toutes. Je suis née avec des passions, je connais la jalousie, elle est le plus cruel de tous les tourmens ; j’aimerais mieux que l’on m’enfonçât un poignard dans le sein que de m’en faire ressentir les effets. L’amant de mon amie était sacré pour moi ; il était mon frère, mon ami ; tout autre sentiment que celui de l’amitié m’aurait paru un sacrilège. Ce que j’avance ici est si véritable, qu’après que sa liaison avec Mme de Saint-O. fut rompue, je n’ai pu, malgré la passion brûlante qu’il a eue pour moi si longtemps, changer la nature de mon attachement. Je l’ai aimé depuis plus tendrement, je le préférais à tous les autres hommes, mais je n’étais pas amoureuse. En rendant justice aux qualités excellentes de son cœur, je suis donc plus croyable que si la passion m’aveuglait. La froideur de Mme de Saint-O. me surprit ; je n’en pénétrai pas les motifs, je remarquai seulement qu’elle ne me voyait plus qu’avec répugnance, et sans lui faire de reproches, sans lui demander d’explication, je prétextai l’embarras du changement de couvent pour quitter une maison où je m’apercevais que je devenais importune. Je ne revis plus Mme de Saint-O. que très rarement, et je cessai de la voir lorsqu’elle eut un procédé plus qu’étrange envers M. de Mirabeau. Elle oublia bientôt mes services, nous suscita mille tracasseries. Nous pouvions nous en venger ; nous ne le fîmes cependant pas : jamais M. de Mirabeau n’a perdu une femme de gaieté de cœur, pas même celles dont il avait à se plaindre ; il en a compromis quelques-unes, parce qu’il était passionné, parce qu’il ne pouvait cacher ce qu’il sentait vivement ; mais tout ce que les hommes à bonnes fortunes appellent rouerie était fort éloigné de son caractère.

  1. Allusion à Onno Zvier van Haren, père de Mme de Nehra.
  2. Pendant le séjour de Mirabeau en Hollande (1776).