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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/685

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tous les sentimens bons, honnêtes, délicats, qu’il nous semble impossible de méconnaître sous la forme parfois légère de ses confidences. Les deux notices que Mme de Nehra a écrites sur ses rapports avec Mirabeau ont été rédigées par elle à deux époques différentes. Elle écrivit la première en mai 1791, très peu de temps après la mort de Mirabeau. Celle-ci est la plus détaillée ; l’auteur n’avait encore que vingt-huit ans. Plus tard, en 1806, Mme de Nehra, qui avait quarante ans, adressa au médecin Cabanis une nouvelle notice sur le même sujet. Celle-là est beaucoup plus courte que la première, mais le ton en est plus grave. Nous donnerons d’abord le premier de ces fragmens, en ne supprimant que quelques détails sans intérêt pour le lecteur.


« Au commencement de 1784, M. de Mirabeau, que je ne connaissais pas encore, reçut une lettre d’une ancienne amie qu’il n’avait pas vue depuis quinze ans, et qui l’invitait à la venir trouver dans une terre qu’elle avait héritée de sa sœur. La tête ardente de Mirabeau s’échauffe, il se retrace des souvenirs agréables, répond avec transport, et après une lettre ou deux, écrites de part et d’autre, il prend la poste, et, dans un moment où sa présence était nécessaire à Paris, il court s’enfermer un mois tête à tête avec la marquise de Saint-O.

« Je connaissais cette dame depuis quelques années, j’avais été assez heureuse pour lui rendre un service essentiel, et, dans le projet qu’elle avait de suivre son ami à Paris, elle crut que j’étais la personne la plus propre à la recevoir et à calmer l’humeur de son mari, à supposer qu’il en prît de n’avoir pas été consulté sur ce départ.

« Un beau matin, la marquise arriva chez moi, où par hasard je ne me trouvais pas, ayant été déjeuner chez une amie. Elle s’installa dans mon appartement, et je fus toute surprise, en arrivant, de l’y trouver établie. Je n’étais plus que pour quelques jours aux Petites-Orphelines, mon appartement se préparait au couvent de la Conception, et il m’était de toute impossibilité de loger Mme de Saint-O., sa fille de chambre et son laquais, surtout dans une communauté d’où les hommes se retirent à neuf heures. Mme de Saint-O. était seule descendue de voiture avec ses gens. Mirabeau avait voulu faire une toilette ayant de m’être présenté ; elle lui écrivit un billet pour le prévenir que je m’étais excusée de la loger. Je crois que mes excuses l’avaient piquée. Pour Mirabeau, il m’a avoué depuis que mon refus l’avait mis dans un emportement affreux. Ainsi le premier sentiment que je lui inspirai a été celui de la colère.

« L’après-dîner du même jour, je le vis pour la première fois. Sa figure me déplut à un point inconcevable : je reculai d’effroi… J’ai remarqué depuis que je ne suis pas la seule qui, après avoir reçu cette impression défavorable, se soit non-seulement accoutumée à son visage, mais ait fini par trouver que ses traits convenaient à la tournure de son esprit. Sa physionomie était expressive, sa bouche charmante, et son sourire plein de grâce.

« Nous contestâmes longtemps ; il déploya toute son éloquence pour m’engager