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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/684

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la séduction magique qui l’entoure… Je vous jure, mon ami, je vous jure dans toute la sincérité de mon âme que je ne la vaux pas, et que cette âme est d’un ordre supérieur par la tendresse, la délicatesse et la bonté. »

On est tenté de sourire de ce grand effort de modestie que fait Mirabeau en déclarant comme une chose très invraisemblable, quoique vraie, qu’une femme douée de toutes les qualités qu’il reconnaît chez Mme de Nehra vaut moralement mieux que lui. Il est certain que, sous le rapport moral, il était inférieur à sa jeune compagne. Et cependant, quoique les renseignemens que nous avons sur Mme de Nehra s’accordent à la présenter comme une personne dont le caractère était en parfaite harmonie avec l’expression de décence, de modestie, de délicatesse, qui frappe dans son portrait, où elle paraît vraiment douée de cette physionomie angélique dont parle Mirabeau, je ne me dissimule pas que les pages qu’on va lire sont quelquefois d’un ton dont la légèreté contraste un peu avec l’idée qu’on se fait d’elle d’après le témoignage de ceux qui l’ont connue. On y remarquera notamment la tolérance un peu singulière qu’elle professe pour les désordres de Mirabeau, tant que le cœur de celui-ci ne lui paraît point engagé ; mais si cette tolérance peut être interprétée désavantageusement pour Mme de Nehra, elle peut aussi être l’objet d’une interprétation favorable, car elle prouve que son attachement pour cet être à la fois si supérieur par l’esprit et si inférieur par les instincts tenait avant tout à ce qu’il y avait de plus noble en lui. Du reste, il nous paraît évident, comme elle le déclare elle-même, qu’elle n’a jamais éprouvé pour Mirabeau ce sentiment passionné qu’on appelle amour, et peut-être, en y regardant bien, trouvera-t-on dans ce fait même un témoignage en sa faveur. Le mélange d’admiration, d’affection et de compassion que lui inspirent les hautes facultés, les bonnes qualités, la vie pénible et les humiliantes faiblesses de cet homme, à propos duquel elle s’écrie si naïvement : « Pauvre malheureux ! » nous semble indiquer une âme qui n’est pas vulgaire. À la vérité, pour apprécier ce qu’il y a de distingué dans les sentimens de Mme de Nehra, il faut écarter ce qui, dans son langage, dans sa manière de comprendre et d’apprécier certaines infractions au devoir, trahit l’influence de sa position et de son temps. Ce n’est pas impunément qu’une personne bien douée, née, comme l’était, je crois, Mme de Nehra, pour faire une épouse et une mère de famille accomplie, se trouve, dès sa plus tendre jeunesse, abandonnée à elle-même, sans guide, sans appui, engagée dans une vie irrégulière, n’ayant d’autre professeur de morale que Mirabeau, et respirant l’air du XVIIIe siècle. Si quelque chose peut étonner, c’est que, dans une telle situation, une jeune femme conserve