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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/675

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Léonard. Il avait des préférences secrètes qu’il n’avouait pas volontiers, peut-être dans la crainte de paraître exclusif et partial. Au fond, il était classique dans la bonne acception du mot ; la belle ordonnance d’une œuvre, l’enchaînement logique et systématique de ses parties, la symétrie, l’harmonie, le touchaient beaucoup plus que l’abondance de l’imagination, la profondeur de la rêverie, l’éclat des couleurs et le mouvement de l’action. Il aimait les choses parfaites, fussent-elles même froides, et les préférait aux choses tourmentées, même surabondantes de vie et de passion. Ce goût particulier répondait à une tournure particulière de son esprit : il était né critique en effet, comme d’autres naissent mathématiciens ou poètes. Le premier mouvement de son esprit lorsqu’il contemplait une œuvre d’art n’était pas d’admirer, mais de chercher s’il trouvait quelque chose à reprendre : quand il ne trouvait aucun défaut, il s’avouait vaincu et admirait en toute sécurité ; mais lorsqu’il apercevait dans une œuvre une tache, aussi petite qu’elle fût, son admiration en était diminuée, et même il l’accordait à regret… Il soumettait à cette épreuve sévère non-seulement les contemporains, mais les plus grands noms de la littérature et de l’art. Devant une toile de Raphaël ou une statue de Michel-Ange, il suspendait brusquement son admiration pour remarquer que la deuxième phalange de tel doigt était trop longue, ou que tel muscle était trop en saillie. Il était donc singulièrement exigeant, si nous pouvons nous exprimer ainsi, car la perfection seule pouvait le satisfaire ; il ne lui suffisait pas d’admirer, il voulait encore n’avoir pas à blâmer. Aussi les seuls artistes qui ont trouvé complètement grâce devant lui sont-ils ceux qui se sont approchés le plus près possible de la perfection, Phidias, Léonard, Corrège.

Il avait une qualité très rare et très nécessaire à un critique : il ne reculait pas devant le lieu commun. Cet éloge paraîtra peut-être singulier à quelques personnes ; mais, en réfléchissant un peu, on reconnaîtra aisément qu’il en vaut un autre. Il n’est pas toujours facile d’être simple, surtout dans une époque de décadence, où tout a été dit maintes fois, et où par conséquent on peut craindre, en exprimant une opinion, de répéter ce que d’autres ont dit avant vous. Un écrivain d’ailleurs se résigne difficilement au rôle modeste d’interprète et d’organe des vérités connues ; il lui semble que, s’il prend la plume, c’est pour exprimer des choses neuves et inattendues. Dans combien d’erreurs morales et de péchés intellectuels cette horreur du lieu commun nous entraîne-t-elle à notre insu ! L’écrivain s’épuise en combinaisons ingénieuses, cherche de nouveaux points de vue, raffine, aiguise la vérité, modifie les proportions de la réalité. Gustave Planche n’avait aucun de ces défauts ; il ne cherchait