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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/671

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cette lecture enivrées par la musique de ses vers, éblouies par l’éclat de ses images. Le grand magicien n’a rien perdu de sa puissance d’évocation, et aujourd’hui comme en 1830 ses créations se dressent devant l’œil du lecteur comme des apparitions nées du cauchemar, ou appelées par la force d’un sortilège irrésistible. Jamais Gustave Planche n’a songé à nier cette toute-puissance d’évocation ; il a toujours proclamé le poète, et sans se faire prier, roi absolu du royaume des sons, des couleurs et des rêves. Seulement il niait quelques-unes de ses prétentions, les prétentions dramatiques par exemple ; il consentait à accepter les créations de Victor Hugo comme des créations fantastiques et des apparitions, il niait qu’elles fussent des personnages vivans et humains. Il leur reconnaissait la puissance d’étonner et d’effrayer, il niait qu’elles eussent la puissance d’émouvoir. Qui ne pense de même aujourd’hui ? Rendons-nous compte, s’il vous plaît, des impressions que nous éprouvons lorsqu’il nous arrive de relire Angelo, Marie Tudor ou Lucrèce Borgia. N’est-il pas vrai que, tant que dure la lecture, nous sommes en proie à un cauchemar que nous essayons en vain de secouer, mais qui cesse avec la dernière page, comme un mauvais rêve cesse au réveil ? Certes, en faisant cette observation, il n’entre pas dans ma pensée de rabaisser la gloire de Victor Hugo, que j’admire plus que personne, et que je qualifierais volontiers si cela était permis à un contemporain, d’une épithète plus haute que celle d’illustre. Il a rendu un trop grand service à l’imagination française pour que nous ne lui en soyons pas reconnaissans. J’ajouterai même qu’il est du devoir des jeunes générations de le défendre contre les attaques sournoises des derniers partisans de l’ancien régime littéraire, aussi dangereux qu’ils sont malveillans, et de maintenir en toute occasion les conquêtes qu’il a faites pour nous, de peur de voir reparaître à la lumière les spectres odieux de la lamentable tragédie, de l’ennuyeux poème didactique, de l’insupportable épître en vers. Ces sortes d’apparitions ne sont pas rares dans ce beau pays de France, aussi intolérant que routinier, et où parlent et se promènent librement une foule de mauvais vampires qui sucent le sang précieux de la nation. La tragédie est un de ces vampires, comme le vieil esprit de la ligue, comme l’ancien régime, comme le jacobinisme, toutes choses très diverses en apparence, mais qui sont au fond une chose une et identique [1]. Nous ne serons donc pas suspect de malveillance

  1. Il y aurait à faire un bel essai et très piquant sur les dangers politiques que présente la tragédie. Soyez sûr que dès que vous voyez apparaître ce spectre, quelque autre apparition n’est pas loin. Je n’ose pas dire que nous en avons fait déjà l’expérience, on crierait au paradoxe ; mais j’ai toujours considéré le succès de Lucrèce comme le digne avant-coureur de la révolution de février. Évidemment un pareil succès ne pouvait s’expliquer que par un commencement de paralysie de l’esprit français, et la paralysie morale de la nation a été précisément la cause de la révolution de février. Je ne m’étonnai plus de cet étrange événement, lorsque j’appris plus tard que les hommes politiques les plus considérables de la France avaient applaudi à outrance cette malencontreuse tragédie, et donné le signal d’une réaction qui devait nous coûter si cher. Leurs préférences littéraires furent récompensées ; la révolution de février eut une unité complète de temps et de lieu. Nous espérons revenir sur ce chapitre : M. Ponsard achève, dit-on, une nouvelle tragédie ; nous saisirons cette occasion avec empressement.