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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/660

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que les syllogismes ne peuvent pas rendre raison de toute chose, et qu’il est des événemens où la sagesse et le bon sens sont un embarras et un obstacle. Il fit cependant cette découverte, et il en éprouva, je crois, un profond dépit, dont il nous semble retrouver l’écho dans les pages qu’il écrivit durant cette période, et qui presque toutes se distinguent par une amertume particulière. Généralement la critique de Gustave Planche est singulièrement abstraite et impersonnelle ; pour juger une œuvre, il ne tient compte ni de la nature de ses sentimens, ni de ses préférences morales, ni même du plaisir ressenti ; il s’efforce de juger d’après des lois purement logiques, et ne songe jamais à réclamer le secours de son tempérament et de sa personnalité. Néanmoins dans les pages écrites à cette époque, bon gré, mal gré, le cœur se met de la partie, et elles se distinguent de toutes les pages qu’il a écrites avant et depuis par leur éloquence attristée et leur mélancolie hautaine et quelque peu méprisante. La douleur n’essaie pas de s’y dissimuler ; on sent que l’auteur a découvert un secret cruel, et qu’il a subi une déception inattendue. Ce secret, c’est que la passion n’a rien de commun avec la raison ; cette déception, c’est que la sagesse est sans force contre la passion. Il me suffira de rappeler aux lecteurs les belles pages que Gustave Planche a consacrées au roman d’Adolphe ; mais plus significatifs peut-être sont les traits amers répandus çà et là dans les fragmens critiques qu’il consacrait aux œuvres nouvelles du plus éloquent romancier de notre époque, et qui éclatent tout à coup comme des sanglots. En voici un que je rencontre dans l’analyse du roman de Jacques : «…Faut-il imposer silence à la pensée et museler sa curiosité pour aimer librement, sans prévoyance et sans crainte ?… Ce n’est pas moi qui dénouerai ce nœud inextricable ; ce n’est pas moi qui mettrai d’accord le cœur et la pensée ; ce n’est pas moi qui réconcilierai la prévoyance et l’entraînement. Non : dans les douleurs auxquelles j’ai assisté, dans les récits éplorés que j’ai entendus, dans les larmes que j’ai vues couler, je n’ai pas appris le secret de la sagesse heureuse. »

À cette douleur vinrent bientôt se joindre de nouvelles tristesses. Un moment il douta, ou, pour mieux dire, il désespéra de lui-même. En débutant dans la littérature, il avait refusé de se mettre au service de l’école toute-puissante alors : il avait pour cette école la plus vive sympathie ; mais il prétendait juger ses œuvres avec impartialité et indépendance. Depuis quatre ans, il avait donc jugé avec sévérité les œuvres qui s’étaient succédé. Pour prix de sa franchise, il avait recueilli des haines acharnées et implacables. De tous les écrivains de notre temps, il est celui peut-être qui a compté le plus d’ennemis. On prit sa sincérité pour de l’envie et de l’animosité. Un