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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/655

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d’affection l’auraient blessé. Ajoutons qu’il était la raison même, et qu’il était la victime de son judicieux bon sens ; il n’eut jamais à aucun degré cette folie aventureuse qui permet aux audacieux d’échapper à un présent insupportable, en escomptant l’avenir à tort et à travers. Il marcha toujours dans la vie avec fierté, timidité et honnêteté, d’un pas égal et mesuré. Ce qu’il dut souffrir dans ces années laborieuses en plus d’un sens, nous avons pu l’entrevoir dans les lettres écrites à cette époque à son père, et dont nous avons dû la lecture à l’obligeance de sa famille. Son caractère fier et probe s’y révèle tout entier. Les détails de ménage dans lesquels il entre sont réellement navrans : il énumère avec une exactitude scrupuleuse les misérables déboires auxquels il est en proie ; il est inquiet pour de misérables questions qui n’ont jamais tourmenté personne ; les dettes les plus insignifiantes lui apparaissent comme des gouffres et des abîmes béans où il va s’engloutir. Avec une exactitude plus scrupuleuse encore, il rend compte jour par jour à son père de l’emploi des diverses sommes qu’il a touchées ; la balance entre son actif et son passif, entre ses ressources et ses dépenses, est minutieusement et mathématiquement établie. Ces lettres, qui donnent la plus haute idée de son caractère, sont néanmoins d’une lecture pénible, et la conclusion qui vient à l’esprit est naturellement celle-ci : voilà un homme trop modeste et trop sensé pour être jamais heureux. Il calcule toutes ses actions, et n’a pas foi dans le hasard. Pourquoi donc ce jeune homme, qui a lu déjà tant de livres et médité sur tant de choses, n’a-t-il pas un peu médité sur le caractère de sir Charles Surface, l’honnête étourdi de la comédie de Sheridan ?

Ces lettres de jeunesse apprennent bien des choses et en font deviner beaucoup plus encore. Qu’il nous suffise de dire qu’elles sont singulièrement honorables pour lui sous tous les rapports. Quand il essaie de fléchir la sévérité ou l’opiniâtreté de son père, il le fait avec un respect, une tendresse, une affection filiale vraiment touchante. Il évite avec un soin délicat, plein de bon goût en même temps que de dignité, toutes les expressions amères qui pourraient blesser. Lorsqu’il se sent trop malheureux, et qu’il craint de se laisser entraîner à une expression trop violente de ce qu’il éprouve, il pose prudemment la plume, laisse la fièvre se calmer, la tête se refroidir, et attend avec patience qu’il n’ait plus à redouter les emportemens de la colère. Il craint de manquer au respect filial par une simple exagération de ses sentimens. Ces lettres sont aussi fort remarquables par l’absence de ces ruses sentimentales qui caractérisent les jeunes gens dans les questions difficiles. Il n’abdique jamais une certaine fierté, il parle humblement, et en même temps sans humilité. Pour attendrir son père, il fait appel non à son affection,