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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/654

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le combat contre la pauvreté, d’employer toute la force de volonté qu’il avait pensé d’abord à employer exclusivement au profit de l’étude et du travail. Son caractère, naturellement si vigoureux, en fut affaibli, attristé, et contracta ces habitudes moroses que nous lui avons connues. De cette époque date la fatalité qui l’a poursuivi toute sa vie, et qu’on ne peut raisonnablement attribuer à d’autres causes qu’aux circonstances déplaisantes contre lesquelles il lui avait fallu se débattre. L’adversité, presque toujours excellente pour l’enfance comme moyen d’éducation, souvent excellente dans l’âge mûr parce qu’elle permet à l’homme de donner la mesure entière de ses forces, est l’épreuve la plus déplorable que puisse rencontrer le jeune homme. C’est une brusque gelée de printemps qui brûle les fleurs écloses à peine, ruine les bourgeons, dessèche les germes. Dieu sait alors que de soins et de peines il faut se donner pour faire mûrir quelques fruits tardifs sur cet arbre épuisé de la vie, et entretenir en lui un reste de sève ! Lorsque l’adversité s’empare du jeune homme, la direction de sa vie lui échappe, il perd son équilibre moral, et devient le jouet des circonstances et du hasard. Comme il n’a pas de passé, tout point d’appui lui fait défaut ; comme le présent est absorbé et confisqué par une fatalité indépendante de sa volonté, tout moyen de préparer l’avenir lui manque. Il se trouve à la fois dépourvu de moyens de résistance et de moyens d’action. Le danger de cette situation précaire s’aggrave encore, lorsque celui qui s’y trouve plongé possède un esprit fier et un caractère sans souplesse ; alors ses qualités, loin de le soutenir dans la lutte, lui créent de nouveaux obstacles et éternisent ses souffrances. Tout est danger, même la vertu, même l’honneur.

Gustave Planche fit cette redoutable expérience. Il vécut de longues années, les plus belles de la jeunesse, dans cette situation précaire, plus désespérante que la plus absolue misère. Il en souffrit d’autant plus qu’il était de ceux qui n’ont contre l’infortune aucun moyen de défense. Il avait en lui cependant une grande force de volonté, mais cette volonté malheureusement était lente à l’action ; à tous les échecs il opposait une résistance passive, inébranlable, mais immobile. Il n’avait en lui aucune force active et agressive. Pour se tirer de ces situations inextricables, il faut une certaine dose de violence et d’audace qui lui manqua toujours ; il supportait la destinée sans jamais songer à réagir contre elle. Sa fierté était calme, digne et muette ; il avait le stoïcisme morose d’un chef de tribu trahi par le sort. Pour lutter contre l’ennui et le chagrin, il n’avait recours ni aux conseils ni aux consolations de l’amitié ; sa nature, plus vigoureuse qu’expansive, évitait les conseils et se dérobait aux sympathies. Les conseils l’auraient irrité, les marques