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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/651

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et firent place à des sentimens d’un ordre beaucoup plus honorable. Justice pleine et entière lui fut faite enfin à l’heure de la mort, et c’est ainsi qu’en nous quittant il nous donna encore deux leçons morales qui devraient régler la conduite de tout écrivain vis-à-vis du public et de ses propres confrères. La première, c’est qu’on ne s’adresse jamais en vain au public, et qu’il vous tient toujours compte de vos efforts pour l’éclairer et l’instruire : il est souvent inattentif sans doute, mais il n’est jamais indocile, et surtout il n’est jamais ingrat. La seconde leçon, c’est qu’après tout on ne risque pas grand’chose à dire la vérité, même à ceux qu’on doit le plus redouter. Il y a dans la vérité une invincible puissance qui se fait toujours reconnaître, et à laquelle les esprits les plus récalcitrans ne peuvent se soustraire. Il est trop vrai que les hommes aiment moins la vérité qu’ils ne la respectent ; mais bon gré, mal gré, ils la subissent. Il serait sans doute plus agréable d’être aimé que d’être respecté, mais il est certainement plus difficile d’être respecté que d’être aimé, et c’est cette difficile et très rare victoire que Gustave Planche avait remportée sur le monde si susceptible, si défiant, si sensible à la flatterie et à la louange, au milieu duquel il vécut.

Tous ceux qui connaissaient familièrement Gustave Planche l’aimaient et l’estimaient. Ses défauts étaient de ceux qui ne gênent personne, et ses qualités étaient de celles qui intéressent tout le monde. Certaines parties de son caractère étaient singulièrement élevées, et lui méritaient le respect qu’on doit à la franchise et à la candeur. Ses ennemis pouvaient se venger de ses dédains et de son mépris par de puériles plaisanteries sur les accidens extérieurs de sa toilette ; mais devant son caractère tout homme bien élevé aurait tiré son chapeau. La rudesse vigoureuse de sa critique et son absence de ménagemens pour les vanités du talent, le rang ou la position sociale des personnes sur lesquelles il avait à porter un jugement, fournissaient à ses ennemis une arme de défense dont ils ont souvent abusé peu généreusement. Ils transformaient en vices de cœur et d’esprit ce qui n’était qu’une tournure de caractère et un excès d’honnêteté. De combien de vices ténébreux ne l’a-t-on pas accusé ! Il était méchant, envieux, aigri par le sentiment de son impuissance [sic), jaloux des succès d’autrui, etc., etc. ! Ces accusations, auxquelles le public d’ailleurs n’a jamais accordé qu’une oreille distraite, étaient l’objet de l’étonnement de tous ceux qui connaissaient l’homme auquel elles s’adressaient. Loin d’être méchant, il était d’une bonhomie presque enfantine ; loin d’être envieux des succès d’autrui, il se dévouait souvent au contraire à ces succès avec le zèle de l’amitié et le désintéressement d’un simple critique. Bien des œuvres, célèbres à juste titre, et qu’il serait facile