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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/638

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l’intérêt. Une idée pratique sert toujours de point de départ à ses fictions. Les deux récits que nous avons essayé de résumer ont le même but : l’auteur regarde les associations de vieux croyans en Russie comme dangereuses, et il appuie son opinion sur des faits inventés sans doute, mais qui ne sont pas sans avoir une base réelle. Son tort est de ne pas conclure, et, en constatant le danger, de n’en pas rechercher la cause, qui est dans le régime même auquel sont soumis les starovères. Avant de les condamner, il faut savoir si leur doctrine est aussi contraire à la morale, au bon ordre, au progrès intellectuel, aux intérêts mêmes de l’église orthodoxe, qu’on l’a prétendu jusqu’à ce jour. Il faut surtout se demander si les actes coupables qu’on leur reproche n’ont point leur source dans des traitemens cruels que rien ne justifiait d’abord, et qui devaient provoquer de tristes représailles. Toute association forcée de se développer clandestinement est sujette à engendrer le désordre. Déjà, parmi les schismatiques, il en est beaucoup d’assez sages pour s’être résignés à vivre paisiblement sous la surveillance de l’autorité, en donnant l’exemple de toutes les vertus de famille. Qu’on abaisse les barrières qui maintiennent la majorité des vieux croyans dans un état de sourde hostilité, et on les verra grossir de plus en plus les rangs de la population laborieuse. Le conteur russe n’a pas assez tenu compte des questions que soulevait ce contraste des associations clandestines et des communautés publiques de sectaires. Il faut opposer à ses récits quelques données plus réelles, puisées dans les documens recueillis et publiés en trop petit nombre encore, soit par le gouvernement, soit par les écrivains russes.

Pour se rendre un compte exact de la situation actuelle des vieux croyans en Russie, il ne suffit point d’interroger les opinions qui divisent actuellement dans cet empire le monde lettré. Le clergé et les partisans plus ou moins déclarés du régime de l’empereur Nicolas ont la plus profonde aversion pour les vieux croyans ; ils voudraient que l’on continuât à les poursuivre, ils trouvent qu’on les a beaucoup trop ménagés. Les hommes qui marchent en tête de ce qu’on appelle le parti occidental, et même la plupart de ceux qui se bornent à tenir pour la réforme, sont aussi peu disposés que les vieux Russes, mais pour des motifs fort différens, à sympathiser avec les schismatiques ; ils tiennent généralement l’esprit religieux en très mince considération. Néanmoins les principes de tolérance qu’ils ont adoptés leur font un devoir de s’intéresser aux sectaires, et ils se plaisent à les représenter comme des hommes réduits au désespoir par un triste enchaînement de persécutions atroces, et que rien ne saurait justifier. À qui faut-il donner raison ? Essayons de traiter cette question avec une parfaite liberté d’esprit, en nous