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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/631

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dessine vivement le portrait. « C’était un homme de petite taille, mais très robuste. Son front était bas, il avait une nuque de taureau, ses gros yeux étaient injectés de sang. Lorsqu’on lui communiquait quelques renseignemens secrets relatifs à ses fonctions, il portait le corps en avant, ses yeux devenaient hagards comme ceux d’une bête féroce qui flaire une proie, et il commençait à se mordre les lèvres. Quelquefois il lui arrivait de plaisanter ou de raconter quelque anecdote grivoise ; mais même dans ces instans de gaieté, sa physionomie avait quelque chose de sinistre. » — Votre seigneurie veut-elle commencer l’affaire immédiatement ? demande-t-il à l’employé supérieur. Celui-ci s’étonne fort de cette question. L’ispravnik a donc été prévenu de son arrivée ? il connaît la mission dont il est chargé ? L’employé ne peut s’empêcher de manifester quelque surprise. Quelle est donc l’affaire que ces deux personnages doivent instruire de concert si promptement ? Il s’agit de soumettre à une enquête la conduite de Marfa Kousmovna, qui a été supérieure d’une communauté dissidente de femmes dans les environs, et qui habite la ville depuis que cette communauté a été dispersée par ordre du gouvernement. Par malheur, il est trop tard pour procéder immédiatement à l’instruction, comme l’ispravnik l’aurait désiré : la nuit est venue, et l’employé se voit forcé de remettre au lendemain la visite qu’il comptait faire au domicile de Marfa.

L’ancienne supérieure habite une maison nouvellement construite, qui a très bonne apparence. En ouvrant la porte, l’employé se trouve dans un long et sombre corridor, et il ne sait où se diriger ; une vieille servante vient à sa rencontre. Lorsqu’elle est à quelques pas de lui, elle pâlit et se met à trembler de tous ses membres. Comme elle affecte de ne pas le comprendre, il veut passer outre, mais la servante pousse des cris déchirans ; une femme âgée, robuste encore et d’une haute stature, portant un saraphane [1] noir, et la tête couverte d’un mouchoir de la même couleur, paraît alors à la porte d’une chambre voisine : c’est la maîtresse de la maison. Aux premiers mots qu’elle adresse à l’employé, il est facile de voir qu’elle a été avertie de son arrivée ; elle lui demande s’il est disposé à faire une perquisition. Cette question est du reste fort naturelle ; les sectaires sont exposés à des perquisitions très fréquentes. La pièce dans laquelle la vieille supérieure fait passer Mark Ilarionovitch est claire et bien tenue. Un drap blanc couvre le plancher ; au fond de la chambre s’élève un lit surmonté, suivant l’habitude russe, d’une pile d’oreillers. Plusieurs assiettes chargées de poisson sec et un carafon d’eau-de-vie se trouvent sur la table ; il est aisé de recon-

  1. Longue tunique.